Une peinture en plages naissantes
« Il faut y
aller, c’est ça qui compte dans le paysage. »
Donner à voir ce
qui court dehors.
Mais pas du dehors
de cet intérieur qui a fait naître la peinture, puis l’écriture,
et aujourd’hui cette symbiose du bloc [esprit/corps/information]
dont on ne sait plus dans ce magma, quel en est l’origine ou la
copie du temps abscons. Alors, quel est ce dehors imperturbable et
innommable pour et par lequel on tente une insoutenable
représentation. Voilà le voile qui se lève un peu sur ce dehors
imposant sa grande indépendance ; agacement de celui qui croit
le tenir, l’exprimer, le fixer.
Je parlais de
paysage plus haut, dans l’intention de présenter ce déplacement
qui nous oblige. Et c’est pour ça que du point de vue du peintre
ce manque de temps l’amène à rencontrer ce que nous nommerons
paysage/extérieur, ce double et unaire comme contradiction et pause,
afin de renverser l’ordre symbolique qu’une vision a eu d’opérer,
dans l’histoire, notre dimension attentatoire à l’anamnèse de
la mémoire humaine ; ce qu’un corps a de rencontrer « ce
qui se voit ».
Idris Murphy semble
s’arrêter prudemment sur la couleur où des pigments métalliques
viennent s’interposer ou se juxtaposer à l’acrylique pour
refléter une brillance rappelant le sable. Les peintures montrent
des collages qui rendent lisible une perspective qui va travailler le
réel et le rêve comme liens indissolubles. L’huile est aussi
utilisé coùmme médium. C’est aussi une combinaison entre terre
et lumière. L’artiste travaille aussi beaucoup sur carton. Dans
cette spatialisation, l’artiste fait apparaître/disparaître le
temps, ce qu’une mémoire enregistre à travers cette vue de
l’insoupçonnable « désir » d’en découdre avec ce
que l’œil ne voit pas encore. A trop y voir, aveuglé par d’autres
mémoires-histoires. Les plages colorées impriment une rivalité
entre formes aléatoires et aplats redondants rappelant l’origine
des paysages australiens. Une impression qui tombe sur l’ombre d’un
regard débordé par ce qui colle au centre : l’image
« inaudible » d’un jour illuminé. Voilà ce qui tente
de faire trembler ce manque d’eau devant nous. L’image
inappropriée du « désert mental ». Toujours là pour
pousser l’esprit dans les méandres d’une métamorphose du temps
en plaisir. L’artiste ici a tout compris des artistes autochtones
qui cartographiaient avec constance en points juxtaposés la terre
lumineuse et métallique du continent. Pourtant, en contrepoint, on
rencontre des zones découpées d’une nature verdoyante. Une
certaine respiration du visuel. Mais l’enfer tient bon. Il avance
lentement, comme partout, asséchant ces paradis encore présents
pour un temps. C’est le temps d’un enfermement qui nous ment,
nous entraînant dans d’insoutenables et d’invraisemblables
excursions ; dans le feu d’un désir voué au « même ».
C’est l’identique poussée dans les errances d’une spatialité
qui croit encore au paysage du dépaysement. S’il conjure
l’angoisse du désespoir, le voilà alors qui se manifeste d’une
indicible impression. Idris Murphy épuise Matisse dans son
extériorité, comme si la couleur faisait écran à une
commémoration du temps dépassé. Le dépassement de Matisse donne à
descendre, à s’accroupir, pour aller chercher la terre, la sentir,
la conjurer aussi. Et ce qu’il en reste de la couleur est plus
vraisemblable qu’une harmonie des couleurs surexposées. On y voit
toujours un environnement naturel partiellement effacé jusqu’à
l’abstraction, aux portes de l’abstraction. Ce cortège
environnemental se « dénature » jusqu’aux aplats d’une
peinture (une nature) à naître.
La peinture est en
plaques, de ces blocs qui font craquer la mise en station de la
matière, pour la labourer en profondeur, lui faire faire un
retournement, le format de la toile y est pour quelque chose, on peut
encore peindre pour décider s’il faut y aller, pour voir,
seulement voir, ça veut dire : la maladie peut nous surprendre
à n’importe quel moment, les plaisirs de la vie aussi, et la
beauté de même. La peinture traverse ces états. Peindre enveloppe
ce lieu indicible dont on sent pourtant la présence à effleurer la
toile à un moment, caresse de la peau, jeu avec ces frottis ces
enfflements de formes naissantes le regard penché sur le devant de
la scène. La peinture commence à musiquer alors. On écoute sans le
regard et on regarde sans l’audition, celle-ci vous lance dans
d’innommables méandres la pensée au plus haut point servile. La
création se fait partage et communion. Ça commence à parler une
autre langue. On se promène déjà. On a inventé la présence. La
peinture ici, permet la présence. C’est pour ça qu’il y a des
substituts, des choses dont on ne voudrait pas encore l’apparition.
L’artiste reconnaît alors des végétaux, formes hybrides aussi.
La peinture nous repositionne ailleurs. Elle est peut-être un peu
tortionnaire. Un voile vient démonter notre savoir, envoûter notre
détermination à absoudre ce qui ressemble à de la figuration. Ce
serait une sorte de deuil finalement. Mais la peinture d’Idris
Murphy est une belle naissance. Une plage sans cesse de
l’irrésolution verbale face au monde insaisissable de la
multidimensionnalité. On invoque beaucoup « le jour »
pour montrer un paysage, passage de la non vue à cette vue de trop.
C’est comme regarder le soleil en face. On est aveuglé. On
s’impose comme recours l’extension latérale, la vision de biais
et périphérique. Pourtant, il y a « la nuit » qui
continue à exercer sa saisie, sa présence, ses ombres, comme
isomorphie. Ce qui pousse le peint à entamer une diversion vers ces
plages lumineuses du jour coloré. De cette intériorité de
maltraitance va « naître » le tableau qu’aucun rêve
n’aura de cesse d’abscondre et qui raconte une histoire de la
peinture. Mr Murphy en impose avec ses grands formats !
Thierry Texedre, le
2 mai 2023.