mercredi 16 septembre 2026

L'épreuve du dire

 




Peinture de Tamo Jugeli






Peinture de Angela Santana




L’Épreuve du Dire 


Quand la peinture déplace le Sujet
 
Résumé : Que devient le sujet face a une peinture contemporaine qui ne cherche plus a représenter, mais a faire advenir un nouvel « étant » ? Dans ce texte dense, j’explore la « dilution » du Sujet dans l'espace pictural et le décalage temporel qu'il entretient avec le Dire. En écho lointain au concept de Julia Kristeva mais ancré dans les recherches picturales contemporaines, le Sujet en procès n'est plus l'ordonnateur de la toile, mais l'acteur d'une présence instable, suspendue entre l'impossibilité de nommer et l'épreuve de voir. 


Le Sujet et la peinture - Les croisements temporels

Le plus grand problème irrésolu de la peinture contemporaine serait peut-être celui-ci : dès lors qu’il est impossible de montrer une image en peinture sans poser un nouvel « étant », que devient ce qui regarde cette peinture ? Car cet étant, une fois posé, ne se laisse plus nécessairement reconduire à ce que le langage oral nous permet de nommer. Il y a bien une image, mais cette image ne vient plus seulement représenter quelque chose qui lui préexisterait. Elle fait advenir un nouvel étant, dont la présence excède peut-être les moyens de sa désignation.
Le Sujet serait toujours là, dans la peinture, mais il serait dilué, exsangue de toute fixité. Il ne disparaîtrait pas avec la figure, ni avec l’abandon d’une image reconnaissable. Il se déferait plutôt de cette prétention à demeurer identique à lui-même, comme si la peinture pouvait encore lui offrir le lieu d’une reconnaissance définitive.
Ce Sujet dilué ne serait plus celui qui commande l’image, mais celui qui se trouve déplacé par elle. Il ne serait plus exactement devant la peinture, comme devant un objet qu’il pourrait identifier, mais dans cette peinture même, dans ce qui s’y forme et se défait, dans ce qui apparaît sans parvenir à se fixer.
Alors, le Dire ne tiendrait plus la peinture, il le consumerait.
Le Dire ne viendrait plus assurer sa présence ; il viendrait mesurer ce qui lui échappe. Il ne pourrait plus se tenir au-dessus de la peinture comme son explication. Il devrait accepter d’être lui-même traversé par ce qu’il ne peut entièrement dire.
Et c’est peut-être là que la parole et la peinture se trouveraient à pied d’égalité : non dans la possession d’un même savoir, mais dans l’épreuve d’une même impossibilité. Celle de fixer le Sujet, celle de l’épuiser dans une forme, celle de le faire coïncider avec ce qui le nomme.


Le temps d’un Dire

Le « il » est vu comme une subjectivité et, en même temps, il représente le temps. Il est ce même du Dire qui fait qu’il y a le temps d’un Dire. Non pas un temps qui viendrait simplement situer la parole, mais un temps qui se constitue dans le fait même de dire.
Le « il » ne serait donc pas seulement ce qui désigne. Il serait ce qui fait advenir une présence dans le temps de sa désignation. Il y aurait un temps du Dire, comme il y aurait un temps de la peinture, mais ces deux temps ne se superposeraient jamais entièrement.
Le Dire cherche à nommer ce qui est là. La peinture, elle, fait apparaître ce qui est là dans un rapport qui ne peut plus être immédiatement nommé. Entre les deux, quelque chose se déplace : le présent.
Car le présent n’est jamais simplement présent. Il est ce qui arrive, ce qui demeure de ce qui vient d’avoir lieu, ce qui se projette déjà dans ce qui va suivre. Le présent du Dire est celui d’une parole qui se produit ; le présent de la peinture est celui d’une présence qui ne cesse de se produire.
La peinture peint ce présent au Dire d’un rapport altéré.
Elle ne peint plus un présent qui serait déjà là, disponible à la représentation. Elle peint ce qui arrive dans le rapport entre celui qui regarde et ce qui se donne à voir. Un rapport altéré, parce que le Sujet n’y demeure plus identique à lui-même, parce que l’image ne vient plus confirmer ce qu’il sait déjà, parce que le Dire lui-même ne peut plus tenir ce qu’il cherche à nommer.


Une peinture en vacance

Il ne s’agit pas ici de faire de la peinture un langage qui viendrait remplacer le langage oral. Il s’agit plutôt de reconnaître qu’elle peut ouvrir une vacance dans ce qui nous tient : une suspension du nom, une interruption de la reconnaissance, un moment où le Sujet ne peut plus se maintenir dans la continuité de ce qu’il croit être.
La peinture serait alors pour un temps un « apprentissage ». Non pas l’apprentissage d’un langage supplémentaire, mais le développement d’une expérience que d’aucun langage ne peut traverser entièrement : celle d’un Sujet en procès permanent, qui ne cesse de se constituer dans ce qu’il ne peut encore dire.
Ce qui regarde la peinture ne serait plus seulement un sujet constitué, installé dans son identité, mais un sujet confronté à ce qui, dans l’image, résiste à sa propre nomination. Il ne serait plus celui qui sait ce qu’il voit, mais celui qui apprend que voir ne suffit pas à fixer ce qui se donne à voir.
La peinture ne lui donnerait pas une nouvelle définition de lui-même ; elle le mettrait en demeure d’éprouver ce qui, en lui, demeure irréductible à toute définition.


Les croisements du temps

Le Sujet n’est jamais seulement dans le présent. Il est ce qui se souvient, ce qui anticipe, ce qui revient, ce qui se défait dans l’instant même où il tente de se reconnaître. Le présent n’est donc pas un point fixe, mais un croisement de temps.
Le Dire participe à ce croisement. Il fait revenir ce qui a été dit, il engage ce qui sera dit, il produit dans l’instant une continuité qui permet au Sujet de se maintenir. Mais cette continuité n’est jamais entièrement assurée. Elle peut se rompre, se déplacer, se vider de sa certitude.
La peinture intervient alors dans cette continuité comme une altération du présent. Elle ne vient pas nécessairement raconter un autre temps ; elle fait éprouver que le temps du Sujet n’est pas un temps homogène. Il y a du retard, de l’avance, de la reprise, de l’interruption. Il y a ce qui arrive avant d’être nommé, et ce qui demeure après que le Dire a cessé.
Le présent de la peinture serait ainsi moins un temps donné qu’un temps en procès. Un présent qui ne se laisse pas réduire à l’instant où l’on regarde, parce qu’il engage déjà ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore.
La peinture ne représenterait donc pas seulement le temps. Elle ferait apparaître le temps comme ce qui altère le rapport du Sujet à lui-même.


Le Sujet en procès

Le Sujet ne disparaît pas lorsque la peinture cesse de représenter. Il cesse peut-être seulement d’être celui qui commande l’image.
Bien que l’expression évoque historiquement le séisme théorique ouvert par Julia Kristeva en 1973 (dans la collection 10/18), le « procès » dont il est question ici déborde le strict champ textuel d'alors. Depuis lors, de nouvelles recherches ont déplacé la question du Sujet vers la spécificité de la peinture. Il demeure dans ce qui le déplace, dans ce qui l’empêche de coïncider avec lui-même, dans ce qui fait de la peinture non pas un lieu de reconnaissance, mais un lieu d’épreuve.
Le Sujet dilué n’est pas un Sujet absent. Il est un Sujet dont la présence ne peut plus être séparée de sa propre instabilité. Il est ce qui se constitue dans le rapport altéré entre le Dire et ce que la peinture fait advenir.
Le Sujet ne disparaît pas lorsque la peinture cesse de représenter. Il cesse peut-être seulement d’être celui qui commande l’image.
Il demeure dans ce qui le déplace, dans ce qui l’empêche de coïncider avec lui-même, dans ce qui fait de la peinture non pas un lieu de reconnaissance, mais un lieu d’épreuve.
Le Sujet dilué n’est pas un Sujet absent. Il est un Sujet dont la présence ne peut plus être séparée de sa propre instabilité. Il est ce qui se constitue dans le rapport altéré entre le Dire et ce que la peinture fait advenir.
Alors, la peinture ne serait plus seulement ce qui se montre. Elle serait ce qui, en se montrant, déplace les conditions mêmes du regard. Et le Sujet, au lieu de demeurer celui qui regarde, deviendrait peut-être ce qui se transforme dans l’impossibilité de tout voir, de tout nommer, de tout comprendre.
La peinture ne chercherait plus à donner une image du Sujet ; elle chercherait à produire le lieu où le Sujet ne peut plus se maintenir comme unité.
Et si le Dire ne tient plus la peinture, s’il la consume, c’est peut-être parce que la peinture a cessé de lui demander de la définir. Elle lui demande désormais de traverser ce qui ne peut être entièrement traversé.
Le Sujet et la peinture ne seraient donc plus deux termes séparés, l’un regardant l’autre. Ils seraient pris dans un même mouvement : celui d’un présent qui ne cesse de se constituer, de se défaire et de revenir, sans jamais parvenir à se fixer.


La peinture ne serait plus la représentation d’un Sujet dans le temps. Elle serait le temps même où le Sujet, en procès permanent, ne cesse de devenir ce qu’il ne peut encore dire. La peinture contemporaine nous amène donc à rendre compte d’une lutte avec ce qui voit la peinture contre ce qui nous voit d’en être pas la peinture. On y rencontre alors des peintres comme Allan Villavicencio, Tamo Jugeli, Ali Smith entre autres. Ou alors faut-il en passer par une « décollation » de la figure peinte chez Angela Santana, pour rendre possible un sens, dans cette pression qui s’exerce en peinture ?


Thierry Texedre, le 16 septembre 2026.