Mike S. Redmond (né 1987) et Faye Coral Johnson (née 1988) sont deux artistes britanniques qui collaborent ensemble depuis 2006, vivant et travaillant au Royaume-Uni.
Peindre à deux : traces, recouvrements et figures instables
La pratique conjointe de Mike S. Redmond et Faye Coral Johnson s’inscrit dans une zone volontairement instable de la peinture contemporaine, à la frontière de la figuration et de l’abstraction, du dessin et de la matière, de l’image et de son effacement. Depuis leurs débuts, le duo développe une œuvre fondée sur une collaboration indissociable, où les gestes, décisions et corrections ne peuvent être attribués à l’un ou l’autre. La peinture devient ainsi le lieu d’un dialogue continu, parfois harmonieux, parfois conflictuel, mais toujours productif.
Travailler à deux implique ici bien plus qu’un partage de tâches : il s’agit d’un processus relationnel, où chaque intervention appelle une réponse, une reprise ou une contradiction. La toile ne progresse pas selon un plan préétabli, mais par ajustements successifs, comme une conversation visuelle ouverte. Cette méthode confère à leurs œuvres une dynamique particulière : elles semblent toujours en devenir, traversées par des décisions visibles, des hésitations assumées et des couches de temps superposées.
La toile comme champ d’action
Chez Redmond et Johnson, la toile n’est pas conçue comme une surface neutre destinée à recevoir une image, mais comme un champ d’action, un espace actif où le dessin, la peinture, le collage et parfois le volume coexistent. Le point de départ est souvent modeste : une ligne, une forme maladroite, un motif presque anodin. Mais ce germe initial n’a rien d’un sujet fondateur ; il agit plutôt comme un déclencheur, susceptible d’être transformé, recouvert ou même nié au fil du travail.
Leur peinture revendique une forme de liberté que l’on pourrait qualifier de toile libre : aucune hiérarchie définitive entre les éléments, aucun centre stable, aucune narration imposée. Les figures apparaissent, se déforment, disparaissent partiellement, puis réémergent sous une autre forme. Cette instabilité n’est pas un effet secondaire, mais bien le cœur du projet pictural. L’œuvre ne cherche pas à fixer une image, mais à maintenir ouverte la possibilité de sa transformation.
Dessin, collage et recouvrement
Le dessin joue un rôle fondamental dans leur travail, non comme étape préparatoire, mais comme structure mentale et physique de la peinture. Les lignes sont souvent nerveuses, rapides, parfois enfantines ou grotesques. Elles rappellent l’énergie du gribouillage, de l’annotation spontanée, mais sont constamment mises à l’épreuve par la peinture elle-même : recouvertes, brouillées, parasitées par d’autres formes ou matériaux.
Le collage et le recours à des éléments hétérogènes — papier, textures rapportées, volumes en pâte ou en papier mâché — viennent troubler encore davantage la lisibilité de l’image. Ces ajouts ne servent pas à illustrer ou enrichir une narration, mais à perturber l’unité de la surface, à introduire des dissonances qui obligent la peinture à se réinventer. L’effacement et le recouvrement occupent une place centrale dans ce processus. Loin d’être des gestes de correction ou de destruction, ils constituent des moments actifs de la peinture. Ce qui est recouvert n’est jamais totalement annulé : les formes continuent de hanter la surface, perceptibles à travers des reliefs, des transparences ou des traces résiduelles. La peinture devient ainsi un lieu de mémoire, où chaque couche conserve la présence de celles qui la précèdent.
Représentation instable
La question de la représentation traverse l’ensemble de leur œuvre, mais de manière indirecte et problématique. Les tableaux de Redmond et Johnson ne sont ni abstraits au sens strict, ni pleinement figuratifs. Des corps, des visages, des créatures hybrides ou des fragments de scènes semblent émerger, sans jamais se stabiliser dans une image clairement identifiable. La représentation est toujours en suspens, constamment menacée par sa propre dissolution.
Même lorsqu’une figure est partiellement ou totalement recouverte, elle continue d’agir dans la composition. Elle influence les gestes ultérieurs, oriente les décisions, impose une tension invisible. Dans ce sens, la représentation ne disparaît jamais complètement : elle subsiste comme trace, souvenir ou potentiel, plutôt que comme image lisible. Cette approche confère à la peinture une dimension temporelle forte : le regardeur perçoit non seulement ce qui est visible, mais aussi ce qui a été, ce qui a été perdu, transformé ou déplacé.
Affinités et héritages
Bien que leur travail ne revendique aucune filiation directe, il entre en résonance avec plusieurs courants et figures de l’histoire de l’art. L’esprit de COBRA, notamment à travers Pierre Alechinsky ou Asger Jorn, se manifeste dans l’importance accordée à l’intuition, au dessin spontané et à la collaboration. Toutefois, là où Alechinsky canalise l’énergie du geste dans une composition maîtrisée, Redmond et Johnson assument pleinement l’instabilité, la fragmentation et la contradiction.
On peut également évoquer la peinture tardive de Philip Guston, pour son usage de figures maladroites et son oscillation entre narration et abstraction, ou encore le rapport au geste et à la trace que l’on retrouve chez Cy Twombly. Mais chez Redmond et Johnson, ces références sont absorbées, digérées, puis transformées par une conscience résolument contemporaine, marquée par la saturation des images et la discontinuité des récits.
Une peinture du présent
Si leur œuvre ne se revendique pas explicitement sociale ou politique, elle reflète néanmoins une condition contemporaine : celle d’un monde fragmenté, instable, traversé par des flux contradictoires. L’accumulation, le chevauchement et l’effacement des formes évoquent une expérience du réel faite de superpositions et de ruptures, où le sens n’est jamais donné d’emblée.
Peindre à deux devient alors une manière de mettre en scène cette instabilité, d’en faire non pas un problème à résoudre, mais une condition à habiter. Le tableau n’est plus une image fermée, mais un espace de négociation permanente, où les formes coexistent sans se résoudre entièrement.
L’œuvre de Mike S. Redmond et Faye Coral Johnson propose une peinture qui refuse la fixité, la maîtrise totale et la hiérarchie des formes. Par le dessin, le collage, l’effacement et la collaboration, ils construisent des images ouvertes, traversées par le temps et par le dialogue. Leur travail ne cherche pas à représenter le monde de manière stable, mais à en restituer l’expérience mouvante, contradictoire et parfois chaotique.
En ce sens, leur peinture n’est pas tant une réponse qu’une question maintenue ouverte : comment une image peut-elle encore exister lorsqu’elle accepte sa propre disparition comme condition de son apparition ?
TT/IA le 7 janvier 2026.


