La volatilité de la peinture
sur l’oeuvre d’Olivia Guillot
Pour une ontologie de la peinture
Qu'est-ce qu'une toile, lorsqu'elle ne prétend plus fixer une image mais maintenir visible la possibilité de sa transformation ?
« Une toile d'Olivia Guillot n'est jamais véritablement achevée. Elle est interrompue. La dernière couche n'est pas la conclusion d'un processus mais son état provisoire. Les formes s'y condensent avant de se dissoudre, la couleur n'y remplit plus le dessin : elle en devient la condition d'apparition. Ainsi, la peinture n'offre pas une image stable du monde ; elle en restitue la volatilité. »
… Olivia Guillot est une jeune peintre britannique (née en 2001). Elle ne cherche pas à fixer une image, mais à montrer comment celle-ci apparaît, disparaît, se transforme sous l'effet de la mémoire, du corps et du regard. Sa peinture se situe volontairement dans un entre-deux : ni véritablement abstraite, ni véritablement figurative. Son travail s'intéresse aux sensations du déplacement, de la lumière, du souffle, de l'espace traversé. Les paysages, les promenades quotidiennes et les phénomènes de perception deviennent les véritables moteurs de la peinture. La matière picturale est construite puis détruite ; des formes apparaissent avant d'être recouvertes ou dissoutes…
« Le passage des formes à la couleur est un état de subsidiarité. Les formes n’ont plus l’incision d’une construction moteur de l’œuvre, mais seraient subalternes à la lumière puis à la couleur qui en retour donne à voir ce que l’on ne peut plus nommer « la forme ». La forme est donc devenu quelque chose d’aléatoire, et n’est formalisable qu’« à en découdre » d’une reconstruction par la mémoire d’une « butée » formelle constituée par la mémoire le temps de sa dissolution d’un déplacement de l’œil dans l’espace de la peinture. Il n’y a alors aucun achèvement à l’œuvre, Olivia Guillot restreint ce qui était encore le sacré dans l’œuvre de sa finitude, pour glisser dans un état de devenir qui ne cesse de dissoudre la finitude. »
L’évolution de la peinture chez Olivia Guillot est tiré par un glissement de la figure (formes circonscrites et prononcées donnant à l’image une réalité proche de l’objet reconnaissable).
Les premières œuvres : la forme comme événement principal
Dans les premières peintures, les masses sont encore relativement closes. On distingue des contours épais, des lignes noires qui circonscrivent des espaces colorés. On a presque l'impression que la peinture hésite encore entre un organisme, un paysage et une silhouette. La couleur est alors contenue par la forme. Elle l'habite, la remplit, la nuance, mais elle ne l'emporte pas encore. L’artiste semble retirer à la forme sa consistance, la définition formelle se réduit comme peau de chagrin au fur et à mesure que ces peintures épuisent le recours à l’écriture romanesque, imprimant un passage dans l’autobiographique le temps d’impulser une impression sur la couleur ( Matisse s’y est découvert une autre voie). Le regard cherche naturellement des analogies : un corps, une architecture, une roche, un animal. Même si rien n'est véritablement identifiable, les formes gardent une certaine autonomie.
Les œuvres récentes : la couleur devient le principe organisateur
Les lignes ne servent plus à enfermer des volumes. Elles deviennent des trajectoires, des vitesses, des passages. C'est une peinture dont le dessin surgit momentanément. La couleur n'est plus un remplissage ; elle est un milieu dans lequel les formes apparaissent quelques secondes avant de disparaître sous d'autres gestes. La forme cesse d'être la structure fondamentale ; elle devient un phénomène local produit par la circulation des couleurs, des transparences, des effacements. Chez Olivia Guillot, la peinture n'est pas l'aboutissement d'une image mais la trace d'une perception en cours. Les couches successives ne constituent pas les étapes d'une finition ; elles enregistrent les fluctuations du visible. Le titre participe de cette instabilité : il ne désigne pas le motif, il accompagne son apparition et sa disparition. Ainsi, la toile demeure fondamentalement ouverte, comme si elle continuait de se transformer dans le regard du spectateur. Dés l’apparition d’un mouvement, sorte d’« oscillation », brossé sur l’idée d’un objet fictif est vite remplacé par un autre « état membranaire », et ainsi de suite sans fin autre qu’une liaison lumineuse, qu’un état coloré comme fixation, et ce instantamnément. Les premières toiles sont construites autour de quelques centres de gravité. Les toiles les plus récentes n’ont presque plus de centre. L'énergie circule partout. Le regard ne peut jamais se stabiliser. Il glisse continuellement d'une trace à une autre, d'une transparence à une coulure, d'une lumière à un effacement.
La pensée reviendrait-elle après-coup se mettre en marche comme pour délier les fils peints d’une pensée en cours ? Chez Olivia Guillot, la peinture reste toujours au moment où elle est en train de naître. Elle ne cesse jamais complètement de venir au monde.
Les couches ne racontent pas le temps
Chez beaucoup de peintres, les couches successives construisent progressivement une image finale. Ici, on a l'impression du contraire. Chaque couche est susceptible d'annuler le statut de la précédente. La toile fonctionne comme une mémoire instable. Les traces anciennes ne sont pas recouvertes parce qu'elles seraient devenues inutiles ; elles demeurent actives sous la surface. Le tableau ressemble presque à un organisme qui garde les souvenirs de tous ses états. Ainsi, parler d'une toile "finie" devient problématique. On pourrait dire que la dernière couche n'est jamais une conclusion. Elle est simplement la couche actuellement visible.
Le rôle des titres
Le tableau ne représente pas le titre. Le titre ne décrit pas le tableau. Tous deux proviennent d'un même noyau sensible. Ils naissent ensemble sans être traduissibles l'un dans l'autre. C'est une relation très différente du symbolisme classique. Comme chez Andrea grau les titres sont liés au sujet qui peint, à sa vie à travers les retournements sociétaux. Chaque titre a pourtant une distance avec la représentation picturale de ces deux artistes. Distance par ce qu’il y a entre la lecture du titre et ce qui est décrit ou réécrit sur la toile. Andrea Grau propose des titres ou la syntaxe est plus lisible « Quelque chose ne va pas chez moi. », alors que chez Olivia Guillot le lecteur se sent comme « englouti », déjà dans une substance qui fait dériver la représentation classique « Englouti par les arbres et dans l’écorce, il y n’y a pas de lumière, il fait sombre. ». Le tableau devient moins un objet qu'un champ de forces. Le tableau n'est plus là pour être lu. Il ne constitue plus un espace de déchiffrement où chaque forme renverrait à une signification cachée. Chez Olivia Guillot, la peinture ne demande pas au regard d'identifier ou de reconnaître ; elle l'invite à faire l'expérience d'un champ de forces. Le sens ne précède pas la perception : il naît de son mouvement.
Trois plis se dénouent alors simultanément :
Le premier est celui du déplacement du visiteur. La peinture n'est jamais donnée d'un seul point de vue. Le corps du spectateur accompagne la circulation interne des gestes, des coulures, des transparences et des lignes. Se déplacer devant la toile, c'est déjà modifier la manière dont les formes se condensent ou se dispersent. Le tableau devient un espace de traversée plus qu'une surface de contemplation.
Le second pli est celui de l'induction du regard dans la peinture. L'œil n'observe plus un objet extérieur ; il est progressivement absorbé par le réseau des traces picturales. Les lignes n'organisent plus une composition stable mais orientent le regard dans un parcours sans centre ni hiérarchie. La couleur n'illustre pas les formes : elle les engendre momentanément avant de les dissoudre à nouveau. Ainsi, le regard ne se fixe jamais ; il participe à la mobilité même de la peinture.
Le troisième pli est celui de l'immanence de l'œuvre. La toile ne renvoie pas à un ailleurs qu'il faudrait interpréter. Elle affirme sa propre présence, son épaisseur, la mémoire de ses couches successives. Les repentirs, les effacements, les reprises demeurent visibles et composent une temporalité qui reste entièrement contenue dans la matière picturale. L'œuvre n'est pas la représentation d'un monde ; elle est l'événement de sa propre apparition.
Les titres introduisent alors une tension singulière. Ils ne décrivent pas ce que le tableau montre et n'en fournissent pas davantage la clé. Ils produisent une illusion de correspondance : le spectateur cherche naturellement un lien entre les mots et la peinture, mais ce lien demeure insaisissable. Le titre agit comme une autre couche de l'œuvre, non picturale cette fois, qui déplace l'attention sans jamais enfermer l'interprétation. Il ouvre un espace mental parallèle où le langage et la peinture cheminent côte à côte sans jamais se confondre.
Le tableau n'existe pleinement que dans la relation qu'il instaure avec le regard. Il n'est ni un objet autonome, ni un message à décoder. Il est un dispositif perceptif. La peinture produit les conditions d'une expérience où le corps, le regard, la matière et le langage (à travers le titre) entrent dans une résonance continue.
C'est peut-être cela qui fait la singularité de son œuvre : elle ne représente pas un champ de forces, elle est ce champ de forces. La volatilité dont nous parlions précédemment ne désigne donc pas seulement l'instabilité des formes ; elle caractérise la relation elle-même entre la peinture et celui qui la regarde. L'œuvre n'est jamais identique à elle-même, parce que chaque regard réactive autrement les tensions qui la constituent. Elle demeure toujours en devenir, non seulement sous les couches de peinture qui la composent, mais aussi dans l'expérience perceptive qu'elle suscite.
Une constellation de références
J. M. W. Turner : pour la dissolution des formes dans la lumière, même si Guillot travaille davantage la matière que l'atmosphère. Willem de Kooning : pour la peinture comme processus où la figure apparaît et disparaît continuellement. Joan Mitchell : pour l'énergie du geste et la mémoire du paysage, sans représentation directe. Helen Frankenthaler : pour une couleur qui construit l'espace plutôt qu'elle ne le remplit. Cy Twombly : pour l'écriture picturale, les traces, les lignes qui ne décrivent pas mais évoquent. Philip Guston (période de transition) : pour l'ambiguïté entre abstraction et apparition de formes reconnaissables.
L'énigme du visible
Une peinture d'Olivia Guillot ne demande jamais : « Que représente-t-elle ? » Elle pose une autre question, beaucoup plus silencieuse : que devient une image lorsqu'elle refuse de se fixer ? Cette question demeure sans réponse parce qu'elle constitue précisément le moteur de la peinture. Les formes apparaissent, disparaissent, reviennent autrement. Les couleurs ne recouvrent rien ; elles déplacent continuellement le seuil du visible. Les titres semblent offrir un chemin d'accès avant de l'effacer presque aussitôt. Le regard croit reconnaître une figure ; déjà celle-ci s'est transformée en lumière, puis en geste, puis en mémoire. Il subsiste alors une énigme. Non l'énigme d'un sens caché qu'il faudrait découvrir. Mais celle d'une peinture qui refuse d'épuiser ce qu'elle donne à voir. C'est peut-être ici que réside sa véritable modernité. Non dans l'abandon de la représentation, ni dans la victoire de l'abstraction, mais dans la suspension permanente de toute identité des formes. La toile n'est plus un objet terminé : Elle devient le lieu d'une apparition toujours recommencée. Sa volatilité ne signifie donc pas son instabilité. Elle désigne au contraire sa capacité à demeurer disponible. Disponible à un autre regard. Disponible à une autre mémoire. Disponible à une autre peinture encore contenue dans celle qui nous fait face.
Ainsi, ce qui demeure devant nous n'est peut-être pas une image, mais l'événement toujours recommencé de son apparition.
Thierry Texedre, le 11 juillet 2026.

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