mardi 23 juin 2026

Quand l’attente sera terminée

 







































Quand l’attente sera terminée


En coulée rouge sur la peau

irisée en gouttes acidulées

sur un long corps engoncé

par ces chaleurs volcaniques

un soir impropre à la rêverie

c’est un peu le temps en trop

l’attente insoupçonnée relève

sa torride dévoration du sexe

assoiffé cœur battant la mort

de travers quand la chair livre

ses désirs indiscrets ô saveur

du lendemain sans la mémoire

et l’indicible travers des yeux.



Thierry  Texedre, le 22 juin 2026.





« Quand l’attente sera terminée »

peinture 180 x 120 cm

Huile et technique mixte sur toile

Nicola Bennett




Nicola Bennett (1976-) est une artiste particulièrement originale dans le paysage de l’abstraction contemporaine. Installée en Nouvelle-Zélande après être née au Royaume-Uni, elle a développé une démarche qu'elle qualifie parfois de « peinture du goût » : ses œuvres ne représentent pas les aliments, elles cherchent à traduire l'expérience sensorielle qu'ils provoquent.


« Voir ce que la bouche ressent »

La phrase citée résume parfaitement son projet artistique : elle veut que le spectateur « mange avec les yeux » et « voie ce que la bouche ressent ». Pour chaque série, elle part d'ingrédients réels — figues, asperges, aubergines, champignons, citron, avocat, safran, noix, ail noir, etc. — qu'elle observe, cuisine, goûte, sent et étudie avant même de commencer à peindre. Ses tableaux deviennent alors des traductions visuelles de : la saveur (sucré, salé, amer, umami), la texture (velouté, croquant, fondant), l'énergie émotionnelle associée à l'aliment, et les souvenirs ou sensations corporelles qu'il suscite. On pourrait dire qu'elle pratique une forme de synesthésie artistique, où goût, couleur, toucher et émotion se mélangent dans une même image. D'ailleurs, sa galerie présente explicitement son travail comme une exploration de la synesthésie.

Le lien avec Matisse

Le rapprochement avec Henri Matisse est peut-être indubitable. Chez Matisse, la couleur n'est pas descriptive : elle est émotionnelle, sensorielle, presque physique. Les rouges, les oranges ou les bleus agissent sur le spectateur comme une musique ou un parfum. Chez Bennett, la couleur agit de façon comparable, mais avec une référence supplémentaire : le goût. Elle parle souvent de la couleur comme d'un équivalent de la saveur, cherchant des harmonies chromatiques comme un chef cherche l'équilibre d'un plat. On retrouve ainsi chez les deux artistes l'autonomie expressive de la couleur ; la recherche du plaisir sensoriel ; une peinture qui s'adresse au corps autant qu'à l'intellect.

Et le lien avec Arcimboldo ?

Le rapprochement avec Giuseppe Arcimboldo est plus conceptuel. Arcimboldo utilisait les fruits, légumes et végétaux pour construire des visages. L'aliment était le matériau même de l'image. Bennett procède à l'inverse : Arcimboldo montre les aliments. Bennett montre les sensations produites par les aliments. Là où Arcimboldo transforme la nourriture en portrait, Bennett transforme la nourriture en émotion colorée. On pourrait dire qu'elle poursuit, dans un langage abstrait du XXIᵉ siècle, la question qu'Arcimboldo posait déjà : comment faire de la nourriture un sujet artistique à part entière ? Les molécules sapides comme images mentales Cette formulation est particulièrement intéressante car elle rejoint des recherches contemporaines en neurosciences. Lorsque nous goûtons un aliment, les molécules sapides (sucré, salé, acide, amer, umami) activent des réseaux cérébraux qui ne concernent pas uniquement le goût. Elles mobilisent également : la mémoire, les émotions, les associations visuelles, et l'imagination sensorielle. Bennett semble précisément chercher à peindre ces images mentales invisibles. Ses toiles ne représentent ni une figue ni un champignon : elles représentent ce qui se passe dans l'esprit et dans le corps lorsque nous les rencontrons.

Une peinture hédoniste

Ce qui distingue finalement Nicola Bennett de nombreux abstraits contemporains est son refus de l'abstraction froide ou purement conceptuelle. Ses titres sont révélateurs : « The Colour of Flavour », « The Texture of Taste », « Umami Foundations », « When Salt Makes Sweetness Sing Louder », « For the Eyes to See What the Mouth Feels ». Tout son travail est orienté vers le plaisir sensoriel, la gourmandise, la mémoire gustative et l'expérience incarnée. Si l'on devait situer Nicola Bennett dans une filiation artistique, je dirais qu'elle se trouve à la rencontre de : la sensualité colorée de Henri Matisse, l'imaginaire alimentaire de Giuseppe Arcimboldo, et les recherches contemporaines sur la synesthésie et la perception multisensorielle. Son ambition pourrait se résumer ainsi : faire du goût une expérience visuelle et de la peinture une dégustation silencieuse.



Quand l'attente sera terminée, la peinture

Chez Nicola Bennett, la couleur n'illustre pas le goût, elle en devient l'écho visible. Ses compositions abstraites semblent naître de ces images mentales que produisent les molécules sapides contenues dans les aliments, lorsque le cerveau transforme une sensation en émotion, un arôme en souvenir, une saveur en paysage intérieur. À la manière d'Henri Matisse, la couleur possède une force sensible et autonome ; elle agit avant même d'être comprise. Comme chez Arcimboldo, l'aliment demeure au centre de l'œuvre, mais il n'est plus représenté : il est ressenti. La figue, le citron ou le champignon disparaissent au profit de l'expérience qu'ils laissent dans la mémoire du corps.

Le titre Quand l'attente sera terminée ajoute une autre lecture. Car le goût ne commence pas dans la bouche. Il naît souvent bien avant la dégustation, dans l'attente d'une saveur désirée, dans la promesse d'un plaisir à venir. Entre l'instant où l'œil découvre l'œuvre et celui où l'esprit en recompose les sensations, le spectateur se trouve dans cet espace suspendu où l'imaginaire précède l'expérience. Nicola Bennett invite alors à une dégustation paradoxale : manger avec les yeux, goûter avec la mémoire, et habiter ce moment fragile où l'attente elle-même devient une saveur. Lorsque l'attente sera terminée, il ne restera peut-être que la couleur, mais une couleur chargée de toutes les sensations qu'elle aura éveillées.

Cette approche donne davantage de profondeur philosophique au texte, car elle relie la saveur, la mémoire, le désir et le temps. Elle fait de l'œuvre non seulement une traduction du goût, mais aussi une réflexion sur ce qui précède toute dégustation : l'attente du plaisir.



Quand l'attente sera terminée, le poème

Chez Nicola Bennett, la couleur n'illustre pas le goût ; elle en devient la manifestation sensible. Ses compositions abstraites semblent naître de ces images mentales que produisent les molécules sapides contenues dans les aliments lorsque le cerveau transforme une sensation en émotion, un arôme en souvenir, une saveur en paysage intérieur. À la manière de Henri Matisse, la couleur possède une force autonome, presque physique. Comme chez Giuseppe Arcimboldo, l'aliment demeure au centre de l'œuvre, mais il n'est plus représenté. Il est ressenti. Le fruit, l'épice ou le champignon disparaissent au profit de l'expérience qu'ils déposent dans la mémoire du corps. Alors surgit l'attente.

Cette attente qui précède la dégustation, qui précède parfois même le désir. Un temps suspendu où les sensations se forment avant d'être reconnues.

En coulée rouge sur la peau
irisée en gouttes acidulées
sur un long corps engoncé
par ces chaleurs volcaniques

La couleur devient ici matière gustative. Le rouge n'est plus seulement une couleur : il est une saveur, une température, une présence. Ce que Nicola Bennett cherche à rendre visible dans ses toiles trouve un écho dans cette coulée sensorielle où l'œil et la bouche semblent partager une même mémoire.

un soir impropre à la rêverie
c'est un peu le temps en trop
l'attente insoupçonnée relève

Le titre du tableau, Quand l'attente sera terminée, prend alors toute sa profondeur. Car le goût commence souvent avant la rencontre avec l'aliment. Il naît dans le manque, dans l'anticipation, dans cette promesse silencieuse qui précède le plaisir. L'œuvre de Bennett explore précisément cet espace invisible où l'imaginaire prépare déjà la sensation.

sa torride dévoration du sexe
assoiffé cœur battant la mort
de travers quand la chair livre
ses désirs indiscrets ô saveur

Dans ces vers, la saveur devient langage du corps. Non pas simple perception gustative, mais expérience totale où désir, chaleur, faim et mémoire se confondent. Les tableaux de Bennett procèdent d'une démarche comparable : ils traduisent en couleurs ce qui échappe aux mots, cette part intime et instinctive de la sensation.

du lendemain sans la mémoire
et l'indicible travers des yeux.

Cette dernière image pourrait presque résumer sa recherche artistique. L'indicible traverse les yeux avant de rejoindre la conscience. Le regard reçoit d'abord une vibration colorée ; ensuite seulement naissent les souvenirs, les associations, les émotions. Entre voir et goûter, entre mémoire et oubli, l'artiste ouvre un passage. Ainsi, Nicola Bennett invite le spectateur à une expérience singulière : manger avec les yeux, goûter avec la mémoire et habiter cet instant fragile où l'attente elle-même devient une saveur. Lorsque l'attente sera terminée, il ne restera peut-être que la couleur, mais une couleur chargée de toutes les sensations qu'elle aura éveillées.

Texte intégrant le poème « Quand l'attente sera terminée » de Thierry Texedre (22 juin 2026).



Thierry Texedre, le 22 juin 2026