lundi 13 avril 2026

Cet œil combattant

 



Cet œil combattant



Un soir une nuit

polémique du rire

qui souffle sa souffrance

volubile

rentre dans cette ombre repue

pour sordide jouer

aux battements insoupçonnés

de la dérive

que le noir invisible

s’estompe

se noie

se rétrécie

à tant de risques éperdus

la petite musique

est-elle encore entendue

est-elle toujours

ici là où se pâment

les ondes musicales

du temps pressé

le sang du temps

des opprimés

voilà le petit matin

esseulé en nuages gris

plein de rêves endigués

lentement ce réveil clôt

va sortir va de l’œil

voire l’immanente vie

aux couleurs de gris et de bleu

du bleu d’une renaissance

du gris nébuleux accouché

voilà encore se redressement

aux pieds du lit

caverneux et froissé

privé des sons dépassés

plongeant dans les hiatus

délibérés de la terreur

celle du vivant qui parle

peut-être est-ce cela la passion

qui de dérive en dévers

expatrie parti pour ce long voyage

de l’indigence respire encore

au grand jour

l’infamie de ces sons reconnus

plus horrifiques que l’espace

d’un premier regard

caressant le monde inattendu

l’indicible flottaison florale

envahira la couleur du monde.


Thierry Texedre, le 13 avril 2026.

d’après le concerto pour violon d’Alban Berg, par David Afkham, Alina Pogostkina.








dimanche 12 avril 2026

Danser l’extrême chez Sepideh Nourmanesh












































"Le corps", 2025



Danser l’extrême chez Sepideh Nourmanesh



Sepideh Nourmanesh est une artiste contemporaine d’origine iranienne vivant aujourd’hui en Suisse. À la fois peintre, poète, enseignante en art et ingénieure en informatique, elle développe une œuvre singulière à la croisée de plusieurs cultures et disciplines. Son parcours, marqué par le déplacement géographique et culturel, nourrit une réflexion profonde sur l’identité, le corps et le rapport au vivant. Son travail pictural se caractérise par une grande diversité de sujets, allant de la représentation du corps humain à des compositions inspirées du paysage et du monde végétal, révélant une sensibilité à la fois intime et universelle.

Si l’œuvre Le corps explore de manière directe et troublante la question de la corporalité, d’autres peintures de Sepideh Nourmanesh révèlent une approche différente, plus tournée vers la nature. Ses paysages (n’y a-t-il pas déjà comme un retour sur la perspective fuyante de l’oeil ?), souvent baignés de lumières changeantes et de ciels tourmentés, traduisent une attention particulière aux atmosphères et aux états émotionnels. Le regard danse dans les abîmes d’un espace « refuge » celui des paysages rythmés presque comme une écriture. La matière picturale y est plus libre, presque impressionniste, et laisse apparaître une relation sensible au territoire et au temps. Par ailleurs, ses compositions végétales, foisonnantes et colorées, mettent en scène un univers organique dense, où les formes semblent à la fois naturelles et hybrides. On y aperçoit des cavités s’ouvrant telles des bouches grandes ouvertes sur le monde, les formes rendent hommage à l’utérus primordial, Bien avant l’origine du monde d’une rencontre avec la représentation qui fera sens dans l’histoire des religions. Ces représentations du végétal, parfois proches de l’exubérance, peuvent être interprétées comme une autre manière d’aborder la question du vivant, du cycle de la vie et de la transformation. Ainsi, qu’elle peigne le corps humain, le paysage ou le monde végétal, l’artiste développe une réflexion cohérente autour de la matière vivante, de sa beauté comme de sa fragilité.

« Le corps » (2025)

L’œuvre intitulée « Le corps » (2025), réalisée à l’huile sur toile et exposée au Kunstmuseum de Lucerne, s’inscrit dans une démarche artistique profondément contemporaine. À travers une représentation à la fois intime et dérangeante, l’artiste propose une réflexion puissante sur la corporalité, la matière et la condition humaine. Sepideh Nourmanesh, artiste iranienne vivant en Suisse, développe une œuvre qui semble nourrie par une double culture et par une interrogation constante sur l’identité, le corps et le sens. La scène représente un corps allongé sur un drap blanc, dans une posture repliée, presque fœtale. Le personnage est partiellement couvert d’un tissu léger, laissant apparaître la nudité du dos et des jambes. Cette position suggère à la fois le repos, la vulnérabilité et une forme de retrait du monde extérieur. Le corps semble se refermer sur lui-même, comme pour se protéger ou se contenir. Cependant, cette impression de douceur est immédiatement perturbée par la présence d’un élément central : une masse organique rouge que la figure tient fermement contre elle. Cette forme évoque de manière troublante un morceau de chair animale. Le contraste entre la délicatesse du corps humain et la brutalité de cette matière crée une tension visuelle extrêmement forte. L’opposition des couleurs renforce cette dualité. D’un côté, les tons clairs et lumineux du corps et du drap — des nuances de blanc, de beige et de rose — évoquent la pureté, l’intimité et la douceur. De l’autre, les teintes rouges et crues de la chair introduisent une dimension violente, presque choquante. Cette confrontation entre deux univers visuels souligne la fragilité du corps humain et sa proximité avec la matière brute. Le geste du personnage est particulièrement ambigu. Loin de rejeter cet élément, il semble au contraire l’enlacer, comme dans une étreinte. Cette proximité peut être interprétée comme une acceptation de la réalité biologique du corps, mais aussi comme une confrontation avec la mortalité. L’artiste semble ainsi rappeler que le corps humain, malgré son apparence, reste une matière vivante, vulnérable et périssable.

L’œuvre Le corps peut également être mise en perspective avec une tradition picturale plus ancienne, notamment celle de Francis Bacon. Dans son tableau Figure with Meat (1954), Bacon représente un pape inspiré du portrait d’Innocent X peint par Diego Velázquez, mais profondément transformé : le visage est déformé, presque spectral, et la figure est encadrée par deux carcasses animales. Cette image violente prolonge une tradition plus ancienne, notamment celle des bœufs écorchés chez Rembrandt, où la chair devient une méditation sur la mort. Chez Bacon comme chez Rembrandt, la viande agit comme un miroir de la condition humaine. Sepideh Nourmanesh s’inscrit dans cette continuité tout en opérant un déplacement essentiel : la figure religieuse masculine laisse place ici à un corps féminin. Ce glissement transforme profondément le sens de l’image. Là où Bacon confrontait la figure du pouvoir religieux à la violence de la chair, Nourmanesh semble interroger la place du corps féminin dans un monde traversé par des tensions culturelles et spirituelles. Dans un contexte marqué par l’histoire contemporaine de l’Iran, entre guerre, héritage religieux et confrontation à une modernité occidentale souvent perçue comme plus athée, le corps devient un lieu de questionnement, voire de fracture entre croyance et doute. La composition du tableau est également très maîtrisée. Le corps est disposé en diagonale, ce qui crée une dynamique visuelle et guide le regard du spectateur. Les lignes courbes dominent, accentuant l’idée d’enveloppement et d’intimité. Le fond neutre isole la scène et renforce son intensité, tandis que la lumière douce contraste avec la dureté du sujet représenté. Cette œuvre s’inscrit pleinement dans les préoccupations de l’art contemporain, notamment en ce qui concerne la représentation du corps. Elle ne cherche pas à idéaliser, mais au contraire à montrer une réalité plus brute, parfois dérangeante. En cela, elle interroge le spectateur sur son propre rapport au corps, à la chair et à la mort.

« Le corps » est une œuvre marquante qui explore avec intensité la condition humaine. À travers un contraste puissant entre douceur et violence, elle met en lumière la complexité du corps, à la fois intime et universel. L’artiste propose une vision sans concession, invitant chacun à réfléchir à ce que signifie réellement habiter un corps. Ce tableau provoque un malaise. Il oblige à regarder le corps autrement, non pas comme une simple apparence, mais comme une réalité à la fois fragile et dérangeante.



Thierry Texedre, le 30mars 2026.











mardi 17 mars 2026

Alexis Soul-Gray : quand l’image devient blessure

 




























Alexis Soul-Gray : quand l’image devient blessure


Alexis Soul-Gray est une artiste contemporaine dont le travail explore la mémoire, la famille et le trauma à travers des images fragmentées et retravaillées. Son univers est à la fois intime, poétique et parfois dérangeant.


Née en 1980 au Royaume-Uni, elle vit et travaille aujourd’hui dans le Devon. Elle a étudié dans des institutions importantes comme le Camberwell College of Arts et le Royal College of Art (master en peinture en 2023). Elle pratique principalement la peinture, mais aussi le dessin et le collage. Il y a, dans l’œuvre d’Alexis Soul-Gray, une opération silencieuse mais radicale. Elle ne peint pas des images, elle les défait. Ou plutôt, elle les reconduit à leur instabilité fondamentale, là où toute image cesse d’être preuve pour devenir trace. Ses sources — photographies vernaculaires, archives domestiques, fragments d’imagerie populaire — appartiennent à ce que l’on pourrait appeler le régime du “déjà-vu heureux” ; scènes familiales, gestes ordinaires, visages offerts à la lumière d’un passé supposément intact. Mais ce que l’artiste introduit, c’est une rupture. Non pas spectaculaire, mais insistante. Une altération. L’image, chez elle, n’est jamais donnée, elle est toujours déjà en train de disparaître.

Le punctum comme déchirure matérielle

Si l’on devait mobiliser une notion barthésienne, ce ne serait pas seulement celle du studium — ce champ culturel lisible, reconnaissable — mais surtout celle du punctum, cette blessure intime qui traverse l’image. Chez Soul-Gray, le punctum n’est plus un détail involontaire : il devient geste. Grattage, effacement, déchirure, blanchiment — autant d’interventions qui déplacent la blessure du regardeur vers la matière même de l’image. Ce qui “poignarde” n’est plus un détail aperçu, c’est une absence fabriquée. Là où la photographie disait “ça a été”, la peinture de Soul-Gray murmure : “cela se défait”.

L’image contre elle-même

Le travail de l’artiste ne consiste pas à produire une nouvelle image, mais à mettre en crise l’ancienne. Elle ne recouvre pas, elle n’illustre pas — elle perturbe. Les figures apparaissent souvent incomplètes : visages partiellement effacés, corps interrompus, regards détournés ou dissous. Cette incomplétude n’est pas un manque à combler, mais une stratégie. Elle empêche la fixation du sens. Elle interdit au spectateur de consommer l’image comme un souvenir stable. On pourrait dire que Soul-Gray travaille contre la nostalgie, tout en en utilisant les matériaux.

La mémoire comme montage instable

Il y a dans ses œuvres une temporalité trouée. Les images ne renvoient pas à un passé, mais à une multiplicité de passés possibles, contradictoires, recomposés. Le collage — même lorsqu’il est absorbé dans la peinture — reste perceptible comme logique ; juxtaposition de fragments hétérogènes, continuités brisées, raccords impossibles. La mémoire n’est plus ici un récit, c’est un montage. Et ce montage n’a rien de neutre. Il est affecté, traversé par le deuil, par la perte, par une tentative presque obstinée de reconfigurer ce qui ne peut l’être.


Le fantôme du domestique

Ce qui hante ces images, ce n’est pas le spectaculaire, mais le familier. Cuisine, intérieur, gestes ordinaires — tout semble relever d’une iconographie rassurante. Pourtant, quelque chose déraille. Une tension sourde s’installe. Le domestique devient étrange. On pourrait parler ici d’un inquiétant familier : ce que l’on reconnaît, mais qui ne coïncide plus. Ce qui a été vécu, mais ne peut plus être saisi. Les figures semblent prises dans un entre-deux ; ni pleinement présentes, ni totalement absentes. Elles persistent comme des résidus.


Peindre comme réécrire (ou échouer à le faire)

Il serait tentant de voir dans ce travail une forme de réparation — recomposer les images pour réparer la mémoire. Mais ce serait sans doute une lecture trop apaisante. Car rien, chez Soul-Gray, ne se résout véritablement. Chaque intervention : corrige et détruit simultanément, révèle et efface dans le même geste. La peinture devient alors un espace de tension : non pas guérir, mais rejouer la perte.

Une sémiologie de l’effacement

L’œuvre d’Alexis Soul-Gray pourrait se lire comme une sémiologie inversée. Au lieu d’accumuler des signes, elle les retire, les fragilise, les rend incertains. Ce qui reste, ce sont des images en suspens : ni totalement lisibles, ni complètement détruites. Des images qui résistent à l’interprétation stable, et qui obligent le regardeur à habiter leur instabilité. En cela, son travail ne parle pas seulement de mémoire ou de deuil — il interroge plus profondément la condition même de l’image aujourd’hui. Sa vulnérabilité, sa malléabilité, et peut-être, son impossibilité à dire encore “la vérité” du passé.



Thierry Texedre, le 17 mars 2026.










dimanche 8 mars 2026

Des territoires composites chez Firelei Báez

 



































Des territoires composites chez Firelei Báez


Firelei Báez (née en 1981 à Santiago de los Caballeros, en République dominicaine) est une artiste contemporaine dominicano-américaine qui vit et travaille à New York.

La pratique picturale de Firelei Báez se caractérise par une hybridation entre figuration, abstraction ornementale et réécriture historique. Ses œuvres, souvent de grand format, mettent en scène des figures féminines puissantes, parfois fragmentées ou en transformation, qui occupent l’espace du tableau comme des présences symboliques. Ces personnages incarnent fréquemment des identités diasporiques ou mythologiques liées aux Caraïbes, permettant à l’artiste de revisiter l’histoire coloniale et les récits dominants.

Une des spécificités majeures de son travail réside dans l’usage de supports historiques : cartes coloniales, documents anciens ou pages d’ouvrages. En peignant sur ces surfaces, Báez introduit un dialogue entre image et archive. Le geste pictural agit alors comme une intervention critique dans la mémoire visuelle occidentale, réinscrivant dans ces documents des figures et des imaginaires qui en étaient absents.

Le langage formel de l’artiste est également marqué par une densité décorative très élaborée. Des motifs végétaux, géométriques ou textiles envahissent souvent la surface picturale et se mêlent aux corps représentés. Cette prolifération ornementale brouille la distinction entre figure et fond, créant une impression de métamorphose permanente.

L’artiste souligne d’ailleurs la portée conceptuelle de ce procédé :

« L’ornement peut fonctionner comme une stratégie de camouflage et de résistance. »

De la même manière, elle insiste sur son intérêt pour les récits invisibilisés :

« Je m’intéresse aux figures qui ont été absentes de l’histoire officielle et à la manière dont elles pourraient réapparaître dans l’image. »

Ainsi, la peinture de Báez n’est pas seulement figurative : elle fonctionne comme un espace spéculatif où histoire, mythe et imagination se recomposent. Les figures semblent émerger des motifs, se dissoudre dans eux ou se transformer, exprimant une vision de l’identité comme processus mouvant et hybride.

Vers une filiation avec Giuseppe Arcimboldo

Cette logique de transformation du corps et de fusion entre figure et environnement peut être rapprochée, dans une perspective plus large de l’histoire de l’art, des expérimentations du peintre maniériste Giuseppe Arcimboldo. Dans ses célèbres portraits composés de fruits, de fleurs ou d’objets, Arcimboldo construit des visages à partir d’éléments hétérogènes, produisant une image oscillant entre figuration et composition symbolique.

Chez Báez comme chez Arcimboldo, le corps devient un territoire de composition : il est constitué d’éléments multiples qui renvoient à des systèmes de sens plus vastes — la nature et les saisons chez Arcimboldo, l’histoire coloniale, la diaspora et les mythologies caribéennes chez Báez.

Cette comparaison ouvre ainsi une piste de réflexion : la peinture contemporaine de Báez pourrait être comprise comme une actualisation critique de la tradition des corps composites, où l’assemblage visuel ne sert plus seulement l’allégorie mais devient un moyen d’interroger les constructions historiques de l’identité et du pouvoir.



Thierry Texedre, le 8 mars 2026.









samedi 7 mars 2026

Cérémonial au printemps


 




Cérémonial au printemps


Blessure du temps des oripeaux passés

L’oubli de ces errances de ces litanies

Se sauve jusqu’à l’infini et jeté au vent

L’oiseau vole tôt dans un ciel confondu

Qu’aucun destin n’a encore rencontré

Cet art indiscret qui fuit la vaine nudité

Recommence lentement de ses caresses

La brève rencontre d’une toile dressée

Au milieu dehors ça sent l’herbe chaude

De cette toile aucun insecte n’en sortira

Allongé je regarde au loin et par dessus

Les cimes animées de rose le bleu du ciel

S’étire en fils discontinus de gris invasifs

Des premières lueurs les couleurs éclatent

Au vertige des pensées la portée du soleil

Chassant ces songes enflammés je jouis

Et jeté au discrédit de la peur je m’enivre

Le voilà cet autre monde qui se réveille

Renversant comme l’état amoureux alors !



Thierry Texedre, le 7 mars 2026.












lundi 2 mars 2026

Entre architectonique contemporaine et crise de la croyance

 






















Entre architectonique contemporaine et crise de la croyance, ARYZ peintre


Octavi Serra Arrizabalaga dit ARYZ

Né en 1988 à Palo Alto (États-Unis) puis très jeune il déménage en Espagne. ARYZ vit et travaille près de Barcelone, en Catalogne (Espagne), plus précisément à Cardedeu.




Dans ses installations récentes, ARYZ ne peint plus seulement des images : il construit des tensions. Entre architecture sacrée et fragmentation contemporaine, son travail interroge ce qu’il reste de la croyance aujourd’hui.


Dans ses œuvres récentes, Octavi Serra Arrizabalaga — connu sous le nom d’ARYZ — opère un déplacement décisif de sa pratique : de la fresque murale monumentale vers une peinture installatrice qui investit pleinement l’espace architectural. Cette évolution n’est pas seulement formelle ; elle engage une réflexion profonde sur l’histoire de la peinture religieuse, sur la structure même de l’image et sur la possibilité d’une croyance à l’époque contemporaine.

Ce qui frappe d’emblée dans ces installations, c’est la fragmentation. Les figures ne sont plus contenues dans un cadre rectangulaire stable ; elles sont découpées en panneaux irréguliers, autoportants, qui s’assemblent sans jamais se fondre totalement. L’image semble disloquée, comme si elle avait explosé pour se recomposer dans l’espace. Cette stratégie plastique produit un effet double : elle matérialise l’image — la transforme en objet — tout en révélant sa précarité interne.

Nous ne sommes plus face à une peinture illusionniste mais face à une peinture architecturée.

Cette notion d’architectonique est centrale. Les corps représentés — souvent engagés dans des scènes de lutte, de chute ou de tension — sont construits par plans successifs. Les membres se superposent, se fragmentent, se traversent. Les lignes internes structurent les figures comme des charpentes. La couleur, appliquée en aplats nets, renforce cette sensation de construction. Chaque zone chromatique fonctionne comme un module. Rien ne semble modelé : tout est découpé, articulé, assemblé.

Cette décomposition évoque moins le cubisme que le retable démantelé. Et c’est précisément là que le dialogue avec la peinture religieuse devient manifeste.

En installant ses œuvres dans des architectures sacrées — églises, nefs, espaces voûtés — ARYZ ne cherche pas un simple contraste spectaculaire. Il réactive une tradition : celle de la peinture d’histoire chrétienne conçue pour dialoguer avec l’espace liturgique. Le retable médiéval ou baroque organisait la croyance par la mise en scène hiérarchisée des figures, par la centralité du corps du Christ, par la cohérence narrative. L’image était unifiée, orientée, téléologique.

Chez ARYZ, cette unité est rompue.

Les scènes qu’il propose conservent quelque chose du pathos religieux : corps portés, corps soutenus, figures en interaction dramatique. On pense aux descentes de croix, aux mises au tombeau, aux combats d’anges. Pourtant, l’image refuse toute transcendance. Aucun centre stable ne s’impose. Les panneaux découpés empêchent la continuité visuelle. L’espace sacré ne contient plus une révélation ; il contient une fracture.

Cette fracture peut se lire comme une métaphore de la condition contemporaine.

L’architectonique extérieure — colonnes, voûtes, symétries gothiques — représente l’ordre hérité de la tradition théologique. Elle incarne la verticalité, la transcendance, l’élévation. En face, l’installation d’ARYZ introduit une autre logique : horizontale, fragmentaire, presque mécanique. Les corps ne s’élèvent pas ; ils s’entrechoquent. Ils sont pris dans des tensions internes plutôt que tournés vers le ciel.

Se joue alors un conflit discret entre deux régimes de structure : l’architecture sacrée, stable, orientée vers Dieu ; la construction picturale contemporaine, éclatée, sans centre transcendant.

Mais ce conflit n’est pas seulement spatial. Il est intérieur.

Les figures d’ARYZ semblent traversées par une tension psychique. Les visages sont souvent impassibles, presque anonymes. L’émotion ne passe pas par l’expression mais par la dislocation formelle. Le morcellement du corps devient l’indice d’un morcellement de l’être. Là où la théologie chrétienne proposait l’unité du corps glorieux et la promesse de résurrection, ARYZ présente des corps démontables, recomposables, instables.

La question qui affleure est celle-ci : que reste-t-il de la croyance lorsque l’image ne peut plus garantir l’unité ?

Dans la tradition chrétienne, l’image religieuse n’était pas décorative : elle était médiatrice. Elle rendait visible l’invisible. Elle structurait l’imaginaire collectif. Elle donnait forme à l’espérance. Or, dans ces installations contemporaines, l’image ne médiatise plus une transcendance ; elle expose sa propre construction. Elle montre ses découpes, ses jointures, ses béances.

Ce geste pourrait être interprété comme une critique de la croyance. Pourtant, il est plus subtil.

ARYZ ne détruit pas l’iconographie religieuse ; il la décompose pour en révéler la fragilité actuelle. Il ne nie pas la dimension spirituelle ; il la place dans un état de tension. L’espace sacré devient le lieu d’une interrogation plutôt que d’une affirmation. L’installation fonctionne alors comme une théologie négative plastique : ce qui manque, ce qui ne se rejoint pas, ce qui ne se referme pas, indique l’absence d’un centre transcendant évident.

La croyance contemporaine apparaît dès lors comme un état conflictuel : entre mémoire historique et conscience critique, entre désir d’unité et expérience de fragmentation.

La recherche plastique d’ARYZ matérialise cette condition. En faisant de la peinture un objet spatial, il confronte l’image à la réalité physique du lieu. L’ombre portée des panneaux, la découpe réelle des formes, l’écart entre les surfaces produisent un jeu de présence et d’absence. Le spectateur ne peut plus se placer face à une image totalisante ; il doit circuler, recomposer mentalement, accepter les ruptures.

Ce déplacement engage une expérience quasi liturgique inversée : au lieu d’une révélation centralisée, il y a une errance interprétative.

On pourrait dire que son travail donne à voir l’architectonique contemporaine — celle d’un monde structuré par des systèmes, des constructions modulaires, des rationalités fragmentées — en conflit avec l’état intérieur de l’individu, traversé par le doute, la discontinuité et l’incertitude spirituelle. Les corps assemblés deviennent les métaphores d’une subjectivité construite, non donnée, toujours en tension.



Ainsi, l’œuvre récente d’ARYZ ne se contente pas d’occuper un espace sacré : elle en réactive la dimension problématique. Elle ne propose pas une iconographie religieuse nouvelle, mais une réflexion plastique sur la possibilité même d’une image croyante aujourd’hui. Entre retable déconstruit et théâtre fragmenté, entre monumentalité héritée et éclatement contemporain, son travail met en scène une question ouverte : comment habiter encore les architectures de la foi lorsque l’unité symbolique s’est fissurée ? C’est peut-être dans cette fissure — dans cet interstice entre histoire et présent, entre théologie et matérialité — que se situe la véritable puissance de sa recherche.



Thierry Texedre, le 2 mars 2026.







vendredi 27 février 2026

Kylie Manning : peindre l’intemporelle irruption du rêve

 






























« Je me demande comment créer une couleur à la fois agressive et douce, presque chimique, tout en puisant dans une palette millénaire », explique Manning. « Il s'agit de se connecter à l'histoire du vert Courbet, du rose Dianthus, et à tous les peintres qui les ont utilisés, jusqu'aux pigments purs… avoir une couleur présente depuis les premiers instants de la peinture, ainsi qu'une autre, apparue il y a seulement une trentaine d'années, sur la même œuvre, et ressentir leur intensité, leur nouveauté, leur ancienneté. Ainsi, l'œuvre peut paraître à la fois très ancienne et comme une création du futur, dans mille ans. »
Paroles de Kylie Manning dans Flaunt, article écrit par Helena Haimes.



Kylie Manning : peindre l’intemporelle irruption du rêve



Si le rêve se situe quelque part entre la fiction et le réel, alors la peinture apparaît comme son médium naturel : elle seule permet à cette matière instable de se déposer, de prendre forme, tout en restant mouvante. Dans le rêve, l’image se constitue sans logique narrative stricte ; elle surgit, s’impose, puis se dissout. Or la peinture possède cette même capacité paradoxale : fixer l’instant tout en laissant visible son instabilité. Elle est l’art d’un temps suspendu, où l’apparition ne se donne jamais totalement, où le visible conserve une part d’échappée.

Cette dimension apparaît d’emblée dans les propos de Kylie Manning lorsqu’elle évoque son rapport à la couleur : vouloir créer une teinte « agressive et douce », presque chimique, tout en se reliant à une « palette millénaire », c’est déjà poser la peinture comme collision temporelle. La couleur n’est plus seulement un élément formel : elle devient mémoire et invention simultanées. Ainsi, réunir sur une même toile un pigment ancien — « le vert Courbet » — et une couleur récente apparue il y a seulement quelques décennies, revient à faire cohabiter des temps contradictoires, à installer l’œuvre dans une temporalité flottante. La peinture devient alors un lieu où le passé et le futur se rencontrent, où l’histoire de l’art n’est pas citée mais absorbée, transfigurée par l’intensité de la matière.

Ce désir de réunir sur une même surface l’ancien et l’inédit ne relève donc pas seulement d’une recherche chromatique : il engage une conception de l’image comme apparition. Chez Kylie Manning, la couleur devient le lieu d’une irruption — celle d’un monde incertain, presque onirique, qui n’appartient ni tout à fait au réel, ni tout à fait à la fiction. Il ne s’agit pas de peindre le rêve comme un sujet, mais de faire fonctionner la peinture selon la logique même du rêve : instable, poreuse, insaisissable, traversée par des fragments d’images qui se recomposent sans cesse.

En ce sens, l’œuvre de Manning trouve un écho profond dans la pensée de Gaston Bachelard, notamment dans ses réflexions sur la rêverie. Pour Bachelard, la rêverie n’est pas une simple fuite hors du monde, mais une autre manière d’habiter le réel, de le prolonger dans une expérience intérieure. Elle ne nie pas la matière : au contraire, elle s’y enracine. Bachelard développe ainsi l’idée d’une imagination matérielle, où les éléments — eau, air, feu, terre — agissent comme des matrices poétiques. Cette perspective semble éclairer les atmosphères picturales de Manning : sa peinture ne construit pas des espaces définis, elle produit des états, des climats, des fluidités. La figure y flotte, se dissipe, se dissout, comme si elle appartenait à une réalité intermédiaire, située entre souvenir et sensation.

On lit ainsi dans ses œuvres une immensité pré langagière : une zone d’interface où cohabitent l’histoire de la peinture et une fiction silencieuse, dissoute dans la matière. La toile devient le lieu d’un passage : l’image ne s’y affirme pas comme un discours mais comme une apparition fragile. Dans cette perspective, la rencontre avec L’Eau et les rêves de Bachelard devient particulièrement pertinente : l’eau y est décrite comme substance du songe, élément de la profondeur, de la dissolution et de la métamorphose. De même, chez Manning, l’image semble se comporter comme un liquide : elle se répand, s’efface, revient sous une autre forme. Ce n’est pas une perte : c’est une manière d’exister. L’effacement n’est plus négatif, il devient langage.

Peindre la mémoire du regard : une image qui résiste

Une autre approche féconde consiste à considérer la peinture de Kylie Manning comme une interrogation sur la perception elle-même. Ses tableaux donnent souvent l’impression d’être des images vues à travers une distance : distance temporelle, distance émotionnelle, ou distance de conscience. Il ne s’agit pas de flou au sens photographique, mais d’un flou existentiel, comme si la scène représentée appartenait déjà au passé ou au rêve. Le spectateur se trouve face à une image qui ne s’offre pas immédiatement, qui exige un temps de regard. Cette résistance du visible est fondamentale : elle impose une lenteur, presque une éthique de la contemplation.

Là où l’image contemporaine est rapide, saturée, immédiatement consommable, la peinture de Manning réintroduit un rapport fragile et incertain au visible. Le tableau devient un espace où le regard doit accepter de ne pas tout comprendre, de ne pas tout saisir. L’image n’est pas donnée, elle est recherchée. Ainsi, la peinture n’est plus un objet de reconnaissance, mais une expérience perceptive : elle oblige le spectateur à habiter l’indécision.

On peut alors interpréter cette œuvre comme une tentative de capter non pas un événement, mais ce qu’il en reste : une sensation persistante, une impression atmosphérique, un fragment de lumière. L’artiste semble peindre non pas la chose vue, mais la mémoire de la vision elle-même. Cette dimension rejoint une forme de phénoménologie picturale : la toile n’est pas un miroir du monde, mais un lieu où se dépose l’expérience de percevoir. Ce que l’on contemple n’est pas seulement une scène : c’est le processus même de son apparition.

Dans cette logique, la lumière joue un rôle crucial, non comme simple effet esthétique, mais comme condition de la présence. Manning affirme : « If I can capture a specific light, it transports people into the space… ». Ici, la lumière n’est pas décorative : elle agit comme un vecteur de déplacement. Le tableau devient passage, seuil, expérience immersive. Le regard ne se contente plus d’observer une scène extérieure : il entre dans une atmosphère mentale, dans une profondeur qui ressemble à celle du souvenir.

Cette manière de peindre rappelle la puissance de certains peintres de la lumière et de l’indistinct — Turner notamment — mais chez Manning, cette dissolution est intimement liée au corps et à l’intime. La lumière n’éclaire pas : elle absorbe. Elle ne révèle pas : elle enveloppe. Elle efface doucement la frontière entre figure et monde, comme si l’existence humaine était toujours sur le point de se confondre avec son environnement.

Le seuil comme espace pictural : ni intérieur ni extérieur

Enfin, l’un des questionnements les plus singuliers, et sans doute les plus profonds, concerne la nature de l’espace dans lequel évoluent les figures de Kylie Manning. Les décors de ses tableaux ne sont jamais clairement identifiables : ce ne sont ni des intérieurs domestiques, ni des paysages au sens classique. Ce sont des lieux intermédiaires, des zones de transition, comme si l’artiste cherchait à représenter non pas un endroit réel, mais un état de passage.

Ce choix produit une sensation d’indétermination. Les figures semblent flotter dans un espace qui pourrait être un souvenir, un rêve, une mer, une brume, ou même une pensée. Le tableau devient alors un seuil, un lieu entre deux mondes. Cette dimension liminale peut être interprétée comme une tentative de représenter l’expérience humaine dans ce qu’elle a de plus difficile à saisir : la conscience elle-même, toujours en mouvement, toujours en train de basculer entre perception extérieure et monde intérieur.

Manning exprime d’ailleurs un désir paradoxal : produire une œuvre à la fois puissante et discrète. Elle déclare : « I try to make a piece feel like a heavy-hitting masterpiece and also a whisper… ». Cette phrase résume parfaitement la sensation produite par ses tableaux : ils frappent par leur intensité chromatique, par leur format, mais ils demeurent en même temps des œuvres de silence. Ils ne racontent pas, ils suggèrent. Ils ne concluent pas, ils ouvrent.

Ainsi, le seuil n’est pas seulement un motif spatial : il devient une méthode. Kylie Manning peint le moment où l’image est sur le point d’apparaître, mais pas encore totalement fixée. Cette suspension constitue peut-être le cœur de son œuvre : le refus d’un monde stable, le refus d’un corps stable, le refus d’une narration stable. L’image se maintient dans une oscillation. Elle n’est pas construite comme une certitude, mais comme une hypothèse.

Une peinture de la disparition active

L’œuvre de Kylie Manning se distingue par sa capacité à faire de l’effacement non pas une perte, mais un langage. À travers des corps qui se dissolvent, des atmosphères qui absorbent les contours, et des scènes qui semblent se situer entre mémoire et sensation, l’artiste construit une peinture profondément contemporaine : une peinture où l’identité n’est jamais donnée, mais toujours en devenir.

En refusant l’opposition stricte entre abstraction et figuration, Manning propose une vision du monde où la réalité n’est pas un objet stable, mais une expérience fragile. Ses tableaux ne cherchent pas à imposer une vérité ; ils donnent à voir un état : celui d’un monde où tout apparaît en train de disparaître. Cette disparition n’est pourtant pas une fin : elle est une transformation. L’image n’est jamais complètement perdue, elle se reforme autrement, dans une autre strate de matière, dans une autre intensité lumineuse.

En ce sens, Kylie Manning ne peint pas seulement des figures ou des paysages : elle peint l’instant même où l’existence se rend visible — et où, déjà, elle commence à s’éloigner. Sa peinture ne représente pas le rêve comme un sujet extérieur : elle en reconstruit le mécanisme intime. Elle offre au regardeur une expérience rare, celle d’une image qui naît et s’efface dans un même mouvement, et qui, par cette instabilité même, acquiert une forme d’intemporalité.



Thierry Texedre / IA, le 10 février 2026.








Du théâtre reconsidéré chez Qiu Xiaofei

























Du théâtre reconsidéré chez Qiu Xiaofei




Qiu Xiaofei est né en 1977 à Harbin, en Chine, vit et travaille à Pékin. Xiaofei travaille sa peinture sur de grands formats ; ses compositions posent le problème « du théâtre de la vie ».

Le « théâtre » chez Qiu Xiaofei : pas la scène, mais l’apparition

Ce qui est théâtral, ce n’est pas qu’il y ait des personnages, des drapés, des décors ou des postures. C’est que la toile semble toujours dire : « quelque chose est en train d’arriver ». Mais quoi ?Justement : on ne sait jamais complètement. C’est là que la théâtralité devient essentielle : elle ouvre un espace de présence en suspens, un entre-deux où les figures ne sont pas fixées dans une narration stable. Elles sont comme des acteurs sans texte, des corps avant ou après l’action et des visages pris dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi. Donc la peinture devient une scène, mais une scène sans dramaturgie classique : un théâtre de l’inassignable.

Artaud : remettre le sujet au cœur, mais un sujet en procès

Si tu fais dialoguer Qiu Xiaofei avec Antonin Artaud, c’est très fécond, parce que chez Artaud le théâtre vise à détruire le théâtre représentatif, et à faire revenir quelque chose de plus violent : le sujet comme crise. Le « sujet en procès » chez Artaud, c’est celui qui n’est plus maître de lui-même, il est traversé, possédé ou déchiré par des forces antérieures au langage. Et c’est exactement ce que fait Xiaofei picturalement : il ne peint pas des sujets psychologiques, il peint des sujets comme hantise, comme matière instable, comme identité trouée. Ce n’est pas « un personnage » : c’est une présence qui lutte pour apparaître.

La théâtralité comme poésie : le poétique naît du désordre de surface

Chez Artaud, la poésie ne vient pas du beau texte mais du choc : le poème est une expérience. Chez Qiu Xiaofei, le poétique naît parce que la surface picturale n’est pas un lieu de représentation tranquille : c’est une surface agitée, presque contaminée, où les couches, les textures, les effacements produisent un langage non verbal. C’est une illusion poétique inventée et comme désordonnée en surface. Ce désordre n’est pas décoratif : c’est un équivalent pictural de la cruauté artaudienne, c’est une nécessité intérieure de faire parler ce qui ne sait pas parler. Donc la toile devient poème parce qu’elle produit une forme de syntaxe chaotique, comme si l’image était en train de se composer et de se décomposer simultanément.

Relancer une mémoire : mais une mémoire impersonnelle

Il y a dans les œuvres de Xiaofei une impression de déjà-vu, mais un déjà-vu impossible à dater. Ce n’est pas la mémoire autobiographique, c’est une mémoire collective, historique, onirique, cinématographique parfois, et surtout déjà altérée. C’est une mémoire qui revient comme reviennent les rêves : en fragments, en costumes, en gestes incomplets. Et cela rejoint Artaud, parce que chez Artaud aussi, ce qui remonte est une mémoire archaïque du corps, une mémoire qui précède la conscience.

« Un sujet déjà autre » : fusion avec l’illusion picturale

Chez Qiu Xiaofei, le sujet ne vient pas s’inscrire sur la toile comme identité, il vient s’y dissoudre.

Le personnage n’est pas un centre stable, il est pris dans la matière du tableau comme dans un brouillard. La peinture agit presque comme une force qui avale la figure. Le sujet est donc toujours double. Il est là (présence), mais il est déjà en train de disparaître (effacement). Ce qui fait que l’on n’est jamais devant une représentation, mais devant une métamorphose. Et c’est profondément théâtral au sens artaudien : le sujet est un masque, mais un masque en train de fondre, de « remémorer » l’espace. Xiaofei irait vers un théâtre pictural de la hantise Ce n’est pas le théâtre comme art du récit. C’est le théâtre comme lieu d’apparition, un rituel de présence, une convocation de spectres ou un choc entre figure et matière. Chez lui, la toile est une spatialité où le sujet n’est plus souverain, il est joué par des forces (mémoire, histoire, rêve, peinture elle-même).



la théâtralité remet le sujet au cœur de la poésie, mais pas comme sujet lyrique maître de sa voix. Elle le remet au centre comme Artaud . Il y va d’un sujet en crise, en procès, traversé, exposé. Et Xiaofei, par le travail de surface, par la désorganisation picturale, par la stratification des apparitions, fait revenir une mémoire qui n’appartient déjà plus à un « moi ». C’est une mémoire étrangère, qui vient habiter l’image et faire du tableau un espace de contamination poétique.



Thierry Texedre/IA, le 27 février 2026.


https://www.hauserwirth.com/hauser-wirth-exhibitions/qiu-xiaofei-the-theater-of-wither-and-thrive/?utm_source=facebook&utm_medium=social&utm_campaign=dhfacebook&utm_content=app.dashsocial.com%2Fhauser-wirth%2Flibrary%2Fmedia%2F639735790









 

vendredi 6 février 2026

Fuites séries


sur J. S. Bach - Kunst der Fuge , BWV 1080 ;  Marta Czech


1

(12:55/1:20:32)


Toucher le sas

rencontre involontaire

du temps décousu

ouvrir le néant

nanti de la parole

hirsute et fendue

l’amour est transit

du reste à cause de la vue

qui frôle l’amalgame

ici bas bond en arrière

jusqu’à cette mémoire

qui que quoi court

à toute vitesse sourde

au paysage rendu possible

renversé par la petite

musique qui sort du gosier

avant d’être entendue

et la peur s’éternise

partout où se tirent

les balles au coin

de la rue sur les phrases

trop noires pourquoi pas

on danse encore

sur un air d’éternité

une petite caresse

s’évertue à toucher

un corps qui n’a plus

de sens ni d’esprit

sauf celui du dehors

sorti de nulle part

et qui s’essaye à

trouver alors sa peau.


 2

(24:12/1:20:32)


En quête d’absolu

de cette errance

en rires tombe de loin

le vertige bien oublié

le poids des ivresses

s’étale et se redresse

dans ces champs

contemplés un instant

marche de cette ligne

sans fin au dessus

les étoiles et pourquoi

ces pas longent la rive

lentement au regard

de l’eau absente

de ces pensées enfin

saute sur la plaie

ouverte la plaine

entourée de paroles

qui crient la vie

et crient encore

la vie visitée de-ci

de-là puissance des

pleurs au devant

lourdeur des récits

encore atomisés

le long de ces vagues

ondulant tout en suivant

un récit qui monte

jusqu’au verbe

parcouru à fleur de peau

poussant la vie dansante

au cœur du tremblement

crépuscule tant couché

sur les herbes folles

du désert vibrant

d’une tête attentat

oh souffle sulfureux

rentre dans ta vertu

pour assoiffer le col

utérin qui s’ouvre

depuis l’infini

jusqu’au front déplié.


3

(36:58/1:20:32)


Touchant au vif le réel

ce corps est altéré mais

qu’en est-il de sa voix

il faut encore y revenir

à cette opulente tactique

trouée du désir en récit

retournant sur sa parole

ce sujet clôt semblable

au corps de la dépense

se met en risque celui

de la dépense et poussé

par le renversement né

de la mort il forclos sa

pensée jusqu’au seuil

indéterminé de la chair

de cette chair trop ouverte

pour qu’on l’entende en coin

du dedans jouant aux voix

plurielles celles du songe

qui va et vient dans l’astre

même du corps montré à

vif au cours de cette mesure

l’itinérance du court destin

s’offre en retour au cercle

de la vie encore à rencontrer

à reconnaître au centre le

lit de cette ivresse insoluble

de cette chair montrée qui

a trop usé de la caressante

rivalité avec le temps avoué

le temps se risquant éternel

partout où l’immonde amour

qui a soif de vie sera dernier

à finir sa folle course tend

attendue allant jusqu’au pire

renflement de la chair cachée.



Thierry Texedre, le 6 février 2026.




sur Dub Deep Techno Mix 2026 | Berlin Dub Edition 


4

(13:/1:00)


Pôle ivresse corps

notes surdité le lien

piano techno

lueur sur la voix

qui trempe livide

ondulation du son

plus fort en coin

lente descente

aux effarentes lueurs

souffle en sourdine

le vol du son

commence sa césure

consacrée au rythme

toujours plus inclus

frange des sons

remodelés jets

lancés lancinants

comme pour faire

de cette face

intérieure le centre

interposé du con

comitent commise

en souffrance lueur

lente de ce sacré

trop éteint pour

encore visiter

ces énumérations

ces cacophonies

ces coups gravés

dans l’oreille

celle internée

un peu pour masquer

ce que la mémoire

dépêche et décompte

à rebours du deuil

du sacré dieu Un

un peu désenclenché

par cette musique

qui musèle

la désincarnée

la vie virtuelle

ordination élective

d’une vie électrique

ventre à terre

toute à l’heure

de ces vérités

encore à sombrer

dans le ventre

abscons du corps.




Thierry Texedre, le 17 février 2026.