mardi 3 février 2026

Misheck Masamvu rencontre avec l’exubérance

 


















Misheck Masamvu rencontre avec l’exubérance



Misheck Masamvu (souvent orthographié aussi M’Sheck Masamvu ou Misheck Masamvu) est un artiste peintre et plasticien contemporain d’origine zimbabwéenne, né en 1980 à Penhalonga, Zimbabwe. Masamvu fait partie de la génération « born-free » (née après l’indépendance du Zimbabwe). Sa pratique artistique comprend la peinture, le dessin et la sculpture.

Masamvu est souvent associé à une forme d’expressionnisme contemporain, caractérisée par : des coup de pinceau énergiques et gestuels, des compositions mêlant abstraction et formes figuratives, une peinture qui vise à provoquer une réaction émotionnelle intense. Son travail s’inspire du contexte sociopolitique de son pays, notamment des tensions post indépendantes, des troubles politiques et des défis sociaux, ce qui donne à ses œuvres une charge critique et narrative forte.


Expressionnisme et nécessité formelle chez Misheck Masamvu

L’expressionnisme désigne une orientation esthétique dans laquelle la déformation de la forme, l’intensification chromatique et la violence du geste pictural constituent des moyens privilégiés pour rendre visible une vérité subjective, affective et existentielle, irréductible aux conventions du réalisme mimétique. Plutôt qu’une représentation du monde empirique, l’expressionnisme engage une traduction sensible de l’expérience vécue, particulièrement dans des contextes de crise historique, politique ou sociale.

Dans l’œuvre de Misheck Masamvu, l’expressionnisme ne relève ni d’une citation stylistique ni d’un positionnement formel abstrait, mais d’une nécessité critique. La défiguration récurrente du corps, l’instabilité des compositions et l’usage conflictuel de la couleur traduisent les effets d’une violence sociopolitique diffuse, intériorisée et incorporée. Le corps peint devient ainsi le lieu d’inscription des tensions postcoloniales, des discontinuités historiques et de l’épuisement subjectif produit par un contexte politique instable. L’articulation entre figuration et abstraction, caractéristique de la pratique de Masamvu, inscrit son travail dans une zone d’indétermination formelle qui empêche toute lecture narrative ou illustrative univoque. Cette indétermination participe d’un refus du régime de visibilité imposé par les discours officiels et les formes de représentation normatives. L’expressionnisme apparaît dès lors comme une stratégie plastique de résistance, dans laquelle la forme elle-même produit un savoir critique, non discursif, sur le réel. Ainsi, chez Masamvu, l’expressionnisme ne vise pas l’exacerbation de l’émotion pour elle-même, mais la construction d’un espace pictural où les affects, la matière et le geste rendent perceptibles les modalités contemporaines de l’oppression, de la désorientation et de la survie. La peinture ne représente pas le politique, elle en manifeste les effets concrets sur les corps et sur les structures de la perception.

Quel rapport formel y a t il chez lui entre son abstraction et sa réflexion critique sociopolitique ?

Chez Misheck Masamvu, l’abstraction n’est pas un décor esthétique, c’est l’outil formel même de sa critique sociopolitique. Le lien entre les deux est profond et structurel. On peut le lire à plusieurs niveaux.

1. Déformation du corps = violence sociale intériorisée

Même quand il « abstrait », le corps humain n’est jamais loin. Il est fragmenté, tordu, parfois dissous dans la matière picturale. Formellement, cette défiguration traduit la pression politique, économique et psychique exercée sur les individus au Zimbabwe post indépendant. Politiquement, le corps devient un champ de bataille : ce que le pouvoir fait à la société, la peinture le fait au corps. L’abstraction n’efface donc pas le sujet : elle montre ce que la violence rend indicible.

2. Geste pictural et chaos social

Masamvu travaille avec : des gestes rapides, presque agressifs, des couches instables, des lignes nerveuses, parfois inachevées. Ce n’est pas une abstraction « froide » ou conceptuelle. C’est une abstraction physique, urgente, presque improvisée. Ce chaos formel reflète : l’instabilité politique, l’effondrement des repères et la perte de contrôle collective. La toile devient un espace de crise, comme la société qu’il observe.

3. Refus de la lisibilité = refus du discours officiel

Son abstraction résiste à une lecture simple. On ne peut pas « illustrer » son message sociopolitique en une phrase claire. Et c’est précisément le point. Dans des contextes marqués par : la propagande, les récits autoritaires, les simplifications idéologiques. Masamvu répond par une peinture opaque, contradictoire, instable. Formellement, l’abstraction devient un acte critique : elle empêche toute récupération morale ou politique facile.

4. Entre figuration et abstraction : l’espace du malaise

Il travaille dans une zone intermédiaire : trop abstraite pour être narrative, trop figurative pour être décorative. C’est un entre-deux inconfortable, et ce malaise est voulu. Cela correspond à une société « en transition » permanente, une identité post coloniale non résolue, un futur incertain. La forme même de la peinture incarne cet état de suspension.

Pour la couleur quels sont les liens avec le réel ?

1. La couleur n’imite pas le réel, elle l’affecte

Ses couleurs ne cherchent presque jamais à être « justes » au sens naturaliste. Elles sont acides, saturées, parfois sales, brutalement juxtaposées, instables, comme si elles pouvaient basculer à tout moment. Le lien avec le réel n’est pas mimétique mais affectif. La couleur traduit ce que le réel fait sentir, pas ce qu’il montre. C’est une couleur vécue sous pression.

2. Couleurs de la crise, pas du paysage

Même quand on reconnaît un corps, un espace, une scène sociale, la palette ne renvoie pas au paysage zimbabwéen reconnaissable. Elle renvoie plutôt à : la violence latente, l’épuisement, la colère contenue, la survie. Les rouges ne sont pas solaires, ils sont nerveux. Les verts ne sont pas naturels, ils sont toxiques. Les noirs ne sont pas profonds, ils sont écrasants. La couleur devient un climat psychique collectif. Il y a comme une exubérance, un foisonnement, une identité cachée dans la couleur que Masamvu semble « lâcher ». Une compromission est perceptible dans ces couleurs arides qui se repoussent devant un regard sous tension. Le spectacle de cette exubérance des couleurs induit une temporalité qui apaise indirectement le regard. Cet apaisement serait-il inconscient ?

3. Couleur et vérité : contre le réalisme politique

Dans des contextes sociopolitiques où : le réel est manipulé, les récits sont maquillés, la normalité est mise en scène. Masamvu refuse la couleur « crédible ». Une couleur réaliste serait presque mensongère. La distorsion chromatique est alors une exigence de vérité. Il peint non pas ce que le pouvoir montre, mais ce que la situation fait intérieurement.

4. La couleur comme choc, pas comme harmonie

Il y a peu d’harmonie classique chez lui. Les couleurs : s’affrontent, se contaminent, et se salissent. Formellement, cela crée une tension constante. Socialement, cela évoque une coexistence forcée : classes, récits, corps, idéologies qui ne fusionnent pas mais se frottent. La couleur n’unit pas, elle met en conflit.

5. Matière colorée = usure du réel

La couleur est souvent épaisse, raclée, retravaillée. Elle donne l’impression d’avoir été trop manipulée, d’avoir subi des corrections, de porter les traces d’un combat. Comme le réel sociopolitique lui-même est  réécrit, réparé et abîmé.

6. Ce que la couleur dit du réel, au fond

Chez Masamvu, la couleur c’est un symptôme plutôt qu’un signe. Dans une manipulation sociale, la violence dominante ne peut être éradiquée sauf à sortir de cette sordide infestation par le ton donné à l’esprit artistique que nous donne à ressentir Misheck Masamvu dans sa réaction « corporelle » au monde ; une façon de dire : le réel fait mal, il brûle, il déborde.

Le réel n’est pas représenté : il est ressenti dans la couleur.





Thierry Texedre/IA, le 2 février 2026.














vendredi 30 janvier 2026

Patrick Paufert un expressionnisme sans sujet

 



























Patrick Paufert un expressionnisme sans sujet


Patrick Paufert est un peintre français né en 1956 à Langres, Haute-Marne, France.

Paufert se situe dans un croisement expressionniste entre figuration et abstraction, mais sans jamais s’installer durablement dans l’un ou l’autre. La figure (humaine, animale, végétale) est présente comme réminiscence, puis volontairement dissoute. Ce n’est pas une abstraction déconstruite ni une figuration narrative : la peinture agit comme un processus d’effacement et de cristallisation. Le réel s’invite toujours dans la peinture, mais dans celle de Paufert, il y a comme une intransigeance, un revers « Paufert », l’enfer s’y promène. Si le sexualité est bien d’actualité ici, c’est sans nulle doute pour attiser les regards, les convoiter sans jamais caresser le temps humain, animal ou végétal.


L’exclusion de la référence


Quand Paufert dit qu’il « exclut toute référence », il ne s’agit pas d’un refus du monde, mais d’un refus de la reconnaissance immédiate. La référence — ce moment où l’on dit « ah, je vois ce que c’est » — est perçue comme un écran. Tant que l’image renvoie à quelque chose d’identifiable, le regard reste paresseux, culturel, rassuré. Chez Paufert, la disparition de la référence est précisément ce qui active le regard.

Le regard comme événement

Son idée centrale est presque phénoménologique : le regard doit apparaître au moment où la figure disparaît. Autrement dit, voir ne consiste plus à reconnaître, mais à éprouver. Le regard n’est pas un outil de décodage, c’est un événement qui surgit dans l’indétermination.
La peinture devient alors un champ de tensions : masses, gestes, couleurs, rythmes, épaisseurs. Ce sont eux qui “regardent” presque le spectateur en retour. On pourrait parler d’une peinture post-figurative, où la figure a laissé une trace énergétique plutôt qu’une forme.

La couleur pose le sujet

Dans certaines œuvres, apparaissent des avancées, comme si la couleur cherchait à exercer une pression sur la forme, à en provoquer le retour sans jamais la fixer. La couleur se densifie, devient matière active, presque un alphabet. À sa surface se déploie une musicalité, un rythme qui guide le regard dans un déplacement proche du chant. Ce mouvement redessine alors la peinture autrement, non par la reconnaissance d’une image, mais par l’expérience même du regard. La couleur, chez Patrick Paufert, ne vient pas recouvrir la forme ni la signifier : elle la précède et la déborde. En se densifiant, elle cesse d’être un attribut pour devenir une instance. Elle opère comme une langue sans mots, où le sujet ne se reconnaît pas mais se constitue. Ce déplacement engage le sujet dans une expérience où voir n’est plus saisir, mais consentir à une perte. La couleur agit alors comme un champ pulsionnel, rythmique, qui appelle le regard tout en lui refusant toute maîtrise. C’est dans cette tension que le sujet se pose : non comme identité, mais comme effet. Effet du rythme, de la densité, de la répétition et de la variation chromatique. La peinture ne donne rien à reconnaître ; elle ouvre un espace où le sujet advient dans l’acte même de regarder, au point précis où la figure a disparu. Patrick Paufert tient toujours la « ligne » quand on déplace avec lui les propos sur le tiraillement qui en impose de peindre un sujet toujours déjà clôt.



Thierry Texedre/IA, le 30 janvier 2025.










vendredi 23 janvier 2026

Giusto Pilan signe trace et forme

 
































Giusto Pilan signe trace et forme


Chez Giusto Pilan (né en 1966 à Vicence, Italie), la lutte entre signe et forme est au cœur de sa recherche artistique — un des aspects clés pour comprendre sa peinture et sa matérialité.


1. Équilibre entre signe et forme

Pilan utilise une technique mixte sur papier (poudre de marbre, cire, pigments, fer pour imprimer des formes) qui donne lieu à des images en équilibre entre le signe et la forme.

Signe ici renvoie à la trace graphique, au trait ou à l’empreinte — quelque chose de proche du langage, du pictogramme ou du premier dessin.

Forme renvoie à la solidité visuelle — la figure humaine ou végétale qui se dégage de la surface, qui devient forme reconnaissable.
Le travail de Pilan oscille en permanence entre ces deux pôles, sans jamais complètement se fixer sur l’un ou l’autre : il semble s’attacher à rendre visible l’origine même du signe, là où celui-ci cherche encore sa forme.

2. Mémoire et archétype

Cette lutte est associée à sa recherche de « mémoire perdue », qui remonte aux origines de l’humanité et aux premiers graffiti rupestres.
Pour Pilan, le signe est primitif, presque archétypal ; la forme qu’il génère n’est pas une forme pleinement figée, mais plutôt une résonance de quelque chose d’ancien, d’inconscient, de profondément humain. C’est dans cet espace entre trace originelle et figuration émergente que l’œuvre trouve sa force.

3. Technique et matérialité

La façon dont Pilan applique ses matériaux — sa « brosse-torche » (souffle et chaleur pour fixer pigments et cire) — participe à cette tension : les formes ne sont pas simplement dessinées, elles sont incisées, pressées, inscrites dans la matière.
Cette matérialité accentue la liminalité (la frontière instable) entre marque/signe et forme définie, car la matière elle-même devient le lieu de cette lutte.

4. Une esthétique précaire

Dans ses œuvres, la forme n’est jamais tout à fait refermée sur elle-même : elle reste suspendue dans un état instable, témoignant de ce que Pilan appelle un rôle constamment précaire entre le signe et la forme plutôt qu’une victoire de l’un sur l’autre. La lutte entre signe et forme chez Giusto Pilan désigne une tension ontologique et perceptive :Le signe comme trace originelle et primordiale — proche du langage humain naissant. La forme comme apparition visuelle reconnaissable — figure humaine ou végétale. Leur relation est instable, fragile, dialectique, et c’est précisément cette oscillation qui structure la plupart de ses compositions.

Le lien entre signe et forme serait celui de la trace.

5. De l’instable au réel

Chez Pilan, le signe n’est ni un symbole stabilisé ni une écriture lisible : il est trace. À la manière dont Roland Barthes définit la trace comme ce qui reste d’un contact — « l’avoir-été-là » — le signe pilanien est l’empreinte d’un geste, d’un passage, d’une présence passée. Il ne renvoie pas d’abord à un sens, mais à un événement. La forme, quant à elle, n’est jamais totalement constituée : elle s’ancre à cette trace sans la refermer. On pourrait dire, avec Barthes, que la forme est du côté du visible, tandis que le signe-trace appartient à l’ordre du punctum : ce point de tension qui échappe à la composition, qui blesse le regard et résiste à l’interprétation. Si la trace n’est pas encore un signe (quelque chose qui se répète), elle est pourtant déjà une reconnaissance, elle est là avant, bien avant que tout passage soit mis en mémoire. Pilan traverse le peint en insignifiant toute trace afin qu’aucun signe ne vienne toucher l’incertitude d’une vérité formelle, d’une trace devenue la signifiance d’un récit. Tout récit serait dépasser à ne pas se reporter au visage d’une peinture.

L’esprit d’une reformulation de la peinture épuise la forme, mais redirige le récit vers le visuel l’instant d’une transgression du dit récit. Si la peinture avoue cette instabilité du récit, c’est dans le sens d’insistance du réel qui se désavoue devant l’infinitude de la peinture qui induit une mémoire émergente.



Thierry Texedre/IA, le 23 janvier 2026.









Jacques Duthoo la peinture comme lieu intérieur























 Jacques Duthoo

La peinture comme lieu intérieur

Il est des œuvres qui ne s’imposent ni par la rupture spectaculaire ni par la démonstration théorique, mais par une présence plus silencieuse, plus durable, presque souterraine. L’œuvre de Jacques Duthoo appartient à cette famille rare de peintures qui ne cherchent pas à convaincre mais à accompagner, à ouvrir un espace intérieur où la sensation, la mémoire et la pensée entrent en résonance. Sa redécouverte aujourd’hui, dans un contexte de relecture critique de l’abstraction du XXᵉ siècle, apparaît moins comme une résurgence que comme une reconnaissance différée.

Né à Tours en 1910 et mort prématurément à Paris en 1960, Duthoo commence à peindre relativement tard, en grande partie en autodidacte. Cette entrée tardive dans la pratique picturale n’est pas un retard, mais le signe d’une longue maturation intérieure. Sa peinture n’est pas l’effet d’un programme esthétique, mais le résultat d’une nécessité intime. Très vite, il participe aux grandes manifestations de l’abstraction d’après-guerre — Salon des Réalités Nouvelles, Salon de Mai — et expose auprès d’artistes majeurs de son temps, sans jamais se fondre dans une école ou une doctrine.

« Je ne peins pas pour montrer, je peins pour approcher quelque chose qui se dérobe. »
— Jacques Duthoo, propos rapporté

Une abstraction de l’intériorité

L’œuvre de Jacques Duthoo se déploie dans une zone de tension subtile entre abstraction et émotion. Elle ne relève ni d’un formalisme rigoureux ni d’un expressionnisme gestuel spectaculaire. Les formes y sont souvent simplifiées, parfois fragmentées, mais toujours retenues. La couleur — profonde, feutrée, souvent dominée par les bleus, les noirs, les ocres — n’est jamais décorative : elle est porteuse d’état, presque d’affect.

Le geste pictural, chez Duthoo, est mesuré, contenu, parfois presque effacé. Cette économie du mouvement confère à ses œuvres une densité particulière : rien n’y est démonstratif, tout semble pesé, éprouvé. Le tableau n’est pas l’instant d’un geste, mais la trace d’un temps long, d’une réflexion silencieuse où chaque couche dialogue avec la précédente.

Ses peintures donnent le sentiment d’un temps suspendu, d’un espace mental plus que d’un espace visuel. Elles ne représentent pas un monde, elles en suggèrent l’expérience intérieure. Le spectateur n’est pas confronté à une image à décoder, mais invité à une forme de présence attentive.

« Je cherche une peinture qui se tienne seule, sans explication, comme un souvenir dont on ne connaît plus l’origine. »

Je marche vers ces étreintes, ces silences, ces absences même - comment puis-je rester impassible devant, devant ces peintures liées à l’absence ? Je me risque au retrait. J’entre et me retire. J’entre à nouveau, plein de doute et d’incertitude. La peinture est feutrée. Je croise une pensée moins homogène. Je descend dans l’inconnu, il y a comme une tension à voir.


Dialogues, filiations et indépendance

Jacques Duthoo évolue dans un environnement artistique dense. Il côtoie Serge Poliakoff, entretient une relation intellectuelle et amicale avec Georges Rouault, fréquente des artistes issus aussi bien de l’abstraction que de formes plus spirituelles ou naïves de la figuration. Pourtant, ces influences ne produisent jamais imitation ou filiation directe. Elles nourrissent une réflexion personnelle, profondément indépendante.

De Rouault, Duthoo semble retenir la gravité morale, la dimension intérieure de la peinture comme engagement existentiel. De Poliakoff, une attention aiguë aux rapports chromatiques et à la construction du tableau comme champ de forces. Mais là où Poliakoff tend vers une monumentalité presque architectonique, Duthoo demeure dans une échelle humaine, intime, presque confidentielle.

Son intérêt pour la gravure et la céramique prolonge ce rapport à la matière et au temps. Ces pratiques renforcent une approche où la peinture n’est jamais pure surface, mais corps sensible, lieu de résistance et de transformation.

Peinture et pensée : une poétique de la matière

La peinture de Jacques Duthoo ne relève pas d’un discours conceptuel au sens strict. Elle s’inscrit davantage dans ce que Gaston Bachelard appelait une pensée poétique : une forme de connaissance sensible, antérieure au raisonnement, où l’imaginaire et la matière dialoguent intimement. Chez Duthoo, la peinture ne démontre rien ; elle éprouve.

Bachelard écrivait que « la matière est un rêve » et que toute création véritable naît d’un contact prolongé avec la substance. Cette idée éclaire profondément l’œuvre de Duthoo. Sa peinture semble surgir non d’une idée préalable, mais d’une écoute attentive de la matière picturale. La couleur, la surface, la densité du pigment deviennent des partenaires de pensée, porteurs d’une mémoire propre.

Les toiles de Duthoo ne sont jamais lisses. Elles donnent à voir une matière habitée, parfois dense, parfois presque effacée, mais toujours active. On y perçoit ce que Bachelard nommait une résonance : cette capacité de l’œuvre à éveiller en nous des images intérieures qui ne sont pas des souvenirs précis, mais des états profonds de la conscience.

« La matière me conduit plus loin que l’idée. C’est elle qui sait. »

Les couleurs de Duthoo semblent dialoguer avec les éléments chers à Bachelard : la profondeur de l’eau, l’opacité de la terre, la densité de la nuit. Le bleu n’est pas un horizon, mais une immersion ; l’ocre n’est pas lumière, mais sédimentation. Chaque tableau paraît procéder d’une géologie intérieure, faite de strates, de recouvrements, d’effacements successifs.

Bachelard écrivait encore : « rêver, c’est apprendre à demeurer ». La peinture de Duthoo invite précisément à cette forme de séjour. Elle ne cherche pas le choc visuel, mais l’installation lente d’une présence. Le tableau devient un lieu mental, habitable, où le regard peut se poser sans contrainte interprétative.

« Je voudrais que mes tableaux soient des lieux, non des réponses. »

Ainsi, chez Duthoo, la relation entre peinture et pensée n’est ni illustrative ni symbolique. Elle relève d’une épistémologie poétique, où la connaissance passe par la sensation, et où l’acte de peindre devient une manière d’entrer en dialogue avec ce qui, en nous, demeure obscur, lent et profond.


C’est peut-être ce rêve dont je croyais en être l’absent. En passant par la couleur, cette porte illusoire mais trop érotique pour ne pas l’approcher, aller à sa rencontre.


Une œuvre pour aujourd’hui

Pourquoi exposer Jacques Duthoo aujourd’hui ?
Parce que son œuvre répond, avec une justesse singulière, aux préoccupations contemporaines : fatigue du spectaculaire, besoin de lenteur, désir d’une peinture qui ne soit ni purement conceptuelle ni décorative.

Dans un paysage artistique qui redécouvre les figures silencieuses et marginales de l’abstraction d’après-guerre, Duthoo apparaît comme une voix essentielle. Non comme une alternative radicale, mais comme un contrepoint : une peinture de la nuance, de la retenue, de la densité intérieure.

« Si ma peinture doit survivre, ce ne sera pas par son époque, mais par ce qu’elle touche d’intemporel. »



L’œuvre de Jacques Duthoo ne se livre pas immédiatement. Elle demande du temps, de l’attention, une forme de disponibilité intérieure. Mais en retour, elle offre une expérience rare : celle d’une peinture qui ne s’impose pas, mais qui demeure.

Dans le silence de ses formes et la profondeur de ses couleurs, Duthoo nous rappelle que la peinture peut encore être un lieu de pensée, un espace de respiration, et peut-être — aujourd’hui plus que jamais — une résistance douce à la vitesse du monde.

Je me demande encore s’il faut se retirer comme on se retire intérieurement, par une certaine introspection, d’être hors du temps, et alors que nous serions dans cette œuvre qui inverse la reconnaissance qui nous lie à l’extérieur. Ce qui soulève mon intimité, c’est dans cette peinture, l’instinct qui fonde la beauté qui demeure.



Thierry Texedre/IA, le 22 janvier 2026.
















 

dimanche 18 janvier 2026

Chloé Kelly Miller ou la parole reconstruite

 



























Chloé Kelly Miller ou la parole reconstruite



Chloé Kelly Miller, jeune artiste peintre et sculptrice française contemporaine – femme, née en 1995 – dont le travail puise à la fois dans la psychologie, la psychanalyse et les langues plastiques les plus vibrantes du XXIᵉ siècle.

I. Qui est Chloé Kelly Miller ? Une artiste en quête d’inconscient

Chloé Kelly Miller est une artiste contemporaine française, née à Rouen en 1995 et basée à Paris. Elle commence sa pratique en parallèle de ses études en psychologie clinique, orientée vers la psychanalyse, et obtient son diplôme en 2019, poursuivant même des études de recherche jusqu’en 2020. Son parcours est exemplaire de cette génération d’artistes qui défont les frontières entre la pensée et le geste, entre l’intellect et l’instinct. Contrairement à une pratique purement formelle, son art est une pratique réflexive qui s’appuie explicitement sur une formation psychologique pour repenser non seulement « ce qui est vu », mais « ce qui est vécu ». Chloé est une femme artiste, et cette dimension de genre s’entrelace subtilement dans sa réflexion sur l’identité, le corps et l’altérité – des thèmes qu’elle explore avec une sensibilité aiguë, consciente des normes culturelles qui modèlent la perception de soi et de l’autre.

II. Une liberté spatiale et narrative : entre peinture et écriture

Contrairement à une peinture strictement formelle, l’œuvre de Chloé Kelly Miller s’apparente parfois à une écriture visuelle. Chaque toile fonctionne tel un espace narratif qu’on lit, se déploie ou se parcourt – évoquant une lecture presque séquentielle, comparable à une bande dessinée sans cases rigides. Cette liberté de distribution spatiale des éléments sur la surface n’est pas un hasard : elle correspond à la volonté de laisser émerger l’inconscient, plutôt que de le contraindre dans une composition préconçue. Son usage de la couleur et du trait – de l’acrylique, des pastels gras, des aérosols ou du pastel à l’huile – participe à une écriture gestuelle. Le format devient champ de pulsions, d’affects et d’images latentes, et non simplement surface de représentation. Dans plusieurs de ses œuvres, les frontières entre figuration et abstraction se brouillent : des visages apparaissent, se disloquent, ou se recomposent dans des chromatiques vibrantes qui semblent surgies d’un flux psychique. Les titres, choisis avec attention, agissent comme des indices de lecture, orientant l’interprétation sans jamais la figer.

III. Dialogues et influences : de Basquiat à Dalì

Chloé Kelly Miller inscrit son travail dans un dialogue fécond avec plusieurs courants artistiques et figures tutélaires : Néo-impressionnisme et surréalisme : par l’intensité émotionnelle, par la liberté des gestes et l’exploration de l’inconscient.

Jean-Michel Basquiat : influence dans la spontanéité du trait, la rudesse expressive et la réappropriation de signes primaires. Salvador Dalì : pour sa valorisation des images oniriques et du symbolisme. Keith Haring, Patti Smith, Ernest Pignon-Ernest, Mapplethorpe : références qui ancrent son travail dans une culture visuelle pop-urbaine et conceptuelle, mêlant peinture, performance et engagement.

Cette constellation d’influences explique pourquoi son travail ne se contente pas d’une seule identité stylistique : il est à la fois brut, poétique, pulsionnel et profondément humain.

IV. Interpréter l’invisible : la psychanalyse comme moteur créatif

Une des singularités les plus intéressantes de l’œuvre de Chloé Kelly Miller réside dans son intégration réflexive de la psychanalyse. Pour elle, la création n’est pas simplement une expression esthétique, mais un instrument de connaissance psychique. Elle s’intéresse à comment le visible peut porter l’invisible : pulsions, affects refoulés, traces de l’enfance, expériences personnelles. Ses toiles fonctionnent comme des zones de révélation où la surface picturale est un point d’accès à une profondeur plus troublante : celle de l’inconscient. Dans plusieurs interviews, Chloé dit ne pas « rechercher l’équilibre » comme un objectif formel : elle peint jusqu’à ce que l’instinct se retire, révélant une pratique où la spontanéité dicte la forme.

V. Philosophie, société et représentation

La peinture de Chloé Kelly Miller n’est pas seulement introspective : elle interroge aussi des questions sociétales fondamentales : Identité et altérité : comment se construit le soi face à l’autre. Représentation et regard : la déconstruction des yeux ou des visages symbolise une remise en cause du regard normatif. Corps et handicap : sa propre expérience, notamment avec une surdité, infuse son approche de l’art comme langage non verbal et comme mode d’expression alternatif. Dynamique sociale : membres de la communauté LGBTQ+ et questionnement de normes culturelles façonnent sa réflexion sur l’inclusion, l’identité et la diversité.

Ainsi ses toiles ne sont pas seulement des œuvres à regarder : elles deviennent des espaces de dialogue critique sur la condition humaine.

VI. Un art libre, instinctif et réfléchi

Chloé Kelly Miller est une artiste jeune mais déjà complexe, dont le travail dépasse largement une simple production visuelle. C’est une pratique où : L’intuition et l’inconscient sont au centre de la création. La surface picturale s’ouvre comme un espace narratif. L’identité, le corps et l’altérité sont thématisés avec une intensité psychologique profonde. L’influence de grands noms de l’expressivité contemporaine nourrit une œuvre résolument ouvert et hybride. Son travail est une invitation à s’immerger dans la conscience humaine, à naviguer entre formes et affects, couleurs et signifiés – une peinture à la fois instinctive, conceptuelle et profondément humaine.

« Je ne cherche pas l’équilibre dans la peinture, je peins jusqu’à ce que quelque chose se retire, jusqu’à ce que l’instinct se taise. »

La couleur comme produit de l’inconscient plutôt que comme système

Chez Chloé Kelly Miller, la couleur ne se donne pas comme un langage codifié, ni comme une symbolique stable héritée de l’histoire de l’art. Elle ne fonctionne ni selon une harmonie classique, ni selon une intention chromatique préméditée. C’est précisément ce silence critique autour de la couleur qui est révélateur : la couleur n’est pas pensée, elle advient. On peut alors avancer que l’inconscient travaille la couleur avant qu’elle ne devienne signification. La couleur est moins un choix qu’un surgissement, moins une décision qu’une trace. Elle se déploie dans l’acte pictural comme une réponse immédiate du corps, un réflexe affectif, presque somatique. À ce titre, elle relève davantage de l’automatisme psychique que d’une volonté esthétique. Ce « hasard » chromatique n’est pas un hasard naïf, mais un hasard structuré, comparable à celui de l’association libre en psychanalyse : ce qui surgit n’est jamais arbitraire, mais relié à une chaîne de sens invisible, encore non formulée.

La trace peinte : entre contingence et nécessité

La couleur, chez Miller, est indissociable de la trace. Elle est souvent appliquée de manière fragmentée, nerveuse, parfois violente, parfois presque effacée. Cette trace n’illustre pas une forme : elle la précède ou la contredit. Elle est ce reste, ce résidu de l’acte, ce que la pensée n’a pas encore rattrapé. Dans ce sens, la couleur fonctionne comme une mémoire du geste, et non comme un code visuel. Elle conserve la temporalité de l’acte pictural, ses hésitations, ses pulsions, ses reprises. Là où le dessin peut encore suggérer une intention, la couleur, elle, trahit le moment psychique. Ainsi, l’œuvre ne s’organise pas autour d’une hiérarchie où la forme commanderait la couleur, mais dans un champ instable où la couleur vient perturber toute tentative de stabilisation du sens.

Le titre comme grammaire secondaire : après-coup et liaison

C’est ici que le rôle du titre devient fondamental. On peut effectivement soutenir que le titre prime sur la couleur, non pas comme autorité, mais comme opération de liaison.

Le titre n’explique pas la couleur ; il vient après-coup (au sens psychanalytique), comme une tentative de mise en récit de ce qui a déjà eu lieu dans la peinture. Il agit comme une grammaire fragile, une syntaxe minimale reliant une parole à une matière déjà là. Autrement dit : la couleur parle sans langage, le titre tente de lui répondre. Le titre ne traduit pas la couleur, il l’arrime (Le lit de ta langue, La dualité, La quête, etc.). Il permet au spectateur de ne pas se perdre totalement dans l’indétermination chromatique, tout en maintenant une zone d’ambiguïté. Il crée une tension entre ce qui est vu et ce qui est nommé — tension essentielle, car elle empêche toute lecture univoque. On pourrait dire que la couleur est de l’ordre du pré verbal, tandis que le titre relève du symbolique. Leur rencontre n’est jamais harmonieuse : elle est conflictuelle, incomplète, et c’est précisément là que l’œuvre se tient.

Une grammaire instable entre image et langage

Plutôt qu’un langage des couleurs, il faudrait donc parler d’une grammaire instable, où : la couleur agit comme un flux, la forme tente de le contenir, le titre en propose une articulation minimale. Cette grammaire ne fixe pas le sens ; elle met en relation. Elle n’organise pas un discours, mais une constellation d’affects, d’images mentales et de fragments narratifs — à la manière d’une bande dessinée déconstruite ou d’un récit interrompu. Dans cette perspective, la couleur n’est jamais décorative. Elle est ce qui résiste à la narration, ce qui empêche l’histoire de se fermer. Elle maintient l’œuvre dans un état d’ouverture, de disponibilité interprétative.

VII. La couleur comme événement psychique : entre hasard, trace et langage

Si la critique s’est souvent attachée à la dimension narrative, gestuelle ou psychologique du travail de Chloé Kelly Miller, la question de la couleur demeure étonnamment peu commentée, comme si elle résistait à toute tentative de stabilisation discursive. Or, cette discrétion critique n’est pas anodine : elle révèle que la couleur, dans cette œuvre, ne se donne pas comme un système lisible ou un langage codifié, mais comme un événement. Chez Miller, la couleur ne relève ni d’un programme chromatique ni d’une symbolique intentionnelle. Elle ne s’organise pas selon des harmonies préméditées, ni selon des références culturelles explicites. Elle surgit. Elle advient dans l’acte même de peindre, comme un effet direct de l’inconscient à l’œuvre. En ce sens, on peut affirmer que l’inconscient travaille la couleur avant qu’elle ne devienne sens, laissant à la surface picturale des traces qui semblent parfois contingentes, presque arbitraires. Ce hasard apparent ne doit pourtant pas être confondu avec une absence de nécessité. Il s’agit d’un hasard structuré, comparable à celui de l’association libre en psychanalyse : les couleurs ne sont pas choisies au hasard, mais émergent d’une chaîne affective et psychique qui échappe momentanément à la pensée consciente. La couleur devient alors le lieu d’un savoir non formulé, d’une mémoire sensible qui précède toute mise en mots. Cette dimension est renforcée par l’usage de médiums tels que l’acrylique et les pastels gras, qui favorisent la rapidité, l’intensité et l’irréversibilité du geste. La couleur s’inscrit comme trace du moment psychique, conservant dans sa matérialité les tensions, les impulsions et les hésitations de l’acte pictural. Là où le dessin peut encore suggérer une intention ou une structure, la couleur, elle, trahit ce qui déborde la volonté : elle enregistre le temps de l’affect. Dans ce contexte, la couleur n’illustre pas la forme ; elle la perturbe, parfois la contredit. Elle empêche toute clôture du sens et maintient l’image dans un état d’instabilité, où figuration et abstraction coexistent sans se résoudre. La peinture devient ainsi un espace où le regard ne peut s’installer durablement, contraint de circuler entre zones chromatiques, fragments de figures et vides signifiants. C’est précisément ici que le titre acquiert une importance décisive. On peut avancer que, chez Chloé Kelly Miller, le titre fonctionne comme une grammaire secondaire, venant après-coup tenter de lier ce qui, dans la couleur, demeure sans langage. Il ne commande pas la couleur ; il tente de s’y adosser, de lui offrir une articulation minimale. Le titre agit comme une opération de symbolisation fragile, reliant une parole à une matière déjà chargée d’affects. Ainsi, la couleur relève du pré verbal, du pulsionnel, tandis que le titre appartient au champ du symbolique. Leur rencontre n’est jamais harmonieuse : elle est tendue, incomplète, parfois dissonante. Mais c’est précisément dans cet écart que se construit la force de l’œuvre. Le spectateur est invité à naviguer entre ce qu’il voit et ce qu’il lit, entre une expérience sensible immédiate et une tentative de narration différée. Plutôt qu’un langage des couleurs, il faudrait donc parler d’une grammaire instable, où la couleur agit comme un flux, la forme comme une tentative de fixation, et le titre comme une mise en relation. Cette grammaire ne produit pas un discours clos, mais une constellation d’images, d’affects et de fragments narratifs, évoquant une lecture discontinue, presque cinématographique, de la peinture.

En définitive, la couleur, chez Chloé Kelly Miller, ne sert pas à signifier ; elle sert à résister à la signification. Elle maintient l’œuvre dans un état d’ouverture, de tension permanente entre le visible et le dicible. La peinture devient alors le lieu d’un sens toujours en devenir, jamais donné, toujours à reconstruire — un espace où l’inconscient continue de parler, même lorsque les mots tentent de le rattraper.

Couleur, affect et sens en fuite

La manière dont la couleur opère chez Chloé Kelly Miller peut être éclairée par certaines pensées critiques contemporaines, notamment celles de Roland Barthes et de Gilles Deleuze, qui ont tous deux œuvré à déplacer la question du sens vers celle de l’affect et du devenir.

Chez Barthes, le sens n’est jamais stable : il est traversé par ce qu’il nomme le « sens obtus », ce supplément qui échappe à l’analyse rationnelle, résiste à l’interprétation et produit une émotion sans signification claire. La couleur, dans l’œuvre de Miller, relève précisément de cet ordre là : elle ne signifie pas, elle insiste. Elle agit comme une zone de vibration, un excès qui déborde la narration, un reste irréductible que le titre ne parvient jamais entièrement à absorber.

Deleuze, quant à lui, permet de penser la couleur non comme qualité mais comme affect. Dans sa réflexion sur la peinture, notamment à partir de Francis Bacon, la couleur est une force qui traverse le corps avant de devenir image. Elle n’est pas représentation mais intensité, elle touche avant d’être comprise. Les plages chromatiques de Miller fonctionnent ainsi comme des champs d’intensité, des zones de tension où la figure se défait pour laisser place à un devenir, à une sensation pure. Dans cette perspective, la peinture ne raconte pas une histoire : elle produit un événement sensible. La couleur devient alors le lieu d’un passage — entre corps et image, entre inconscient et langage, entre perception et pensée. Le titre, loin de fermer cet événement, agit comme une tentative de capture toujours partielle, maintenant l’œuvre dans un état de fuite du sens.

Ainsi, à la croisée de Barthes et de Deleuze, le travail de Chloé Kelly Miller se situe dans un espace où le sens ne se livre jamais complètement, où la couleur est moins un signe qu’un affect actif, et où la peinture devient une expérience à éprouver plutôt qu’un message à déchiffrer.

« La peinture est pour moi un espace où l’inconscient peut apparaître sans avoir à se justifier par les mots. 

VIII. Matière sculpturale et masses réelles : une parenté discrète avec Alain Kirili

La question de la matière sculpturale, chez Chloé Kelly Miller, mérite d’être posée précisément parce qu’elle ne s’impose pas comme un manifeste technique. Qu’il s’agisse de plâtre, de matériaux composites, de formes modelées ou assemblées, la sculpture semble moins définie par un matériau spécifique que par une relation à la masse, au poids et à la présence. La matière n’est pas exhibée comme savoir-faire, mais engagée comme résistance. Ce rapport engage une parenté lointaine mais sensible avec le travail d’Alain Kirili, notamment dans sa manière de penser la sculpture comme agencement de forces réelles, de blocs, de volumes qui ne représentent rien d’autre qu’eux-mêmes. Chez Kirili, les pierres superposées, brutes, non idéalisées, affirment une gravité, une physicalité irréductible. Elles imposent au regard une expérience de la verticalité, de l’équilibre précaire, du corps face à la matière. Chez Chloé Kelly Miller, cette parenté ne relève pas d’une filiation formelle, mais d’une attitude commune face à la sculpture : celle d’un refus de l’illusion. La sculpture ne simule pas le volume, elle l’assume. Elle ne suggère pas le poids, elle le rend sensible. Même lorsque les matériaux sont plus légers ou plus fragiles que la pierre, ils sont traités comme des masses réelles, capables d’occuper l’espace et de produire une tension physique. Cette approche rejoint sa peinture, où la couleur agit déjà comme une charge, une densité affective. Dans la sculpture, cette densité devient littérale. Le spectateur ne se trouve plus face à une image, mais face à un objet qui partage son espace, qui impose une co-présence. Le regard n’est plus suffisant : le corps est requis. La parenté avec Kirili se joue alors sur un plan plus profond : celui d’une sculpture pensée comme rapport au sol, à la gravité, à l’équilibre, mais aussi comme écriture non verbale. Là où Kirili parlait d’un « geste debout », Miller prolonge cette verticalité dans une économie plus fragmentée, plus instable, en cohérence avec son univers pictural et psychique.

La sculpture devient ainsi le lieu où la peinture se confronte à la matière sans échappatoire possible. Elle révèle que, chez Chloé Kelly Miller, le travail du plan contenait déjà une pensée du volume, et que la couleur elle-même aspirait à devenir corps. Ainsi, qu’elle se déploie sur la surface ou qu’elle prenne corps dans le volume, l’œuvre de Chloé Kelly Miller affirme une même exigence : faire de la matière — couleur ou masse — un lieu de présence, où le regard cède toujours un peu la place au corps.




Thierry Texedre / IA, le 18 janvier 2026.
















mercredi 7 janvier 2026

Mike S. Redmond & Faye Coral Johnson

 















Mike S. Redmond & Faye Coral Johnson

Mike S. Redmond (né 1987) et Faye Coral Johnson (née 1988) sont deux artistes britanniques qui collaborent ensemble depuis 2006, vivant et travaillant au Royaume-Uni.

Peindre à deux : traces, recouvrements et figures instables

La pratique conjointe de Mike S. Redmond et Faye Coral Johnson s’inscrit dans une zone volontairement instable de la peinture contemporaine, à la frontière de la figuration et de l’abstraction, du dessin et de la matière, de l’image et de son effacement. Depuis leurs débuts, le duo développe une œuvre fondée sur une collaboration indissociable, où les gestes, décisions et corrections ne peuvent être attribués à l’un ou l’autre. La peinture devient ainsi le lieu d’un dialogue continu, parfois harmonieux, parfois conflictuel, mais toujours productif.

Travailler à deux implique ici bien plus qu’un partage de tâches : il s’agit d’un processus relationnel, où chaque intervention appelle une réponse, une reprise ou une contradiction. La toile ne progresse pas selon un plan préétabli, mais par ajustements successifs, comme une conversation visuelle ouverte. Cette méthode confère à leurs œuvres une dynamique particulière : elles semblent toujours en devenir, traversées par des décisions visibles, des hésitations assumées et des couches de temps superposées.

La toile comme champ d’action

Chez Redmond et Johnson, la toile n’est pas conçue comme une surface neutre destinée à recevoir une image, mais comme un champ d’action, un espace actif où le dessin, la peinture, le collage et parfois le volume coexistent. Le point de départ est souvent modeste : une ligne, une forme maladroite, un motif presque anodin. Mais ce germe initial n’a rien d’un sujet fondateur ; il agit plutôt comme un déclencheur, susceptible d’être transformé, recouvert ou même nié au fil du travail.

Leur peinture revendique une forme de liberté que l’on pourrait qualifier de toile libre : aucune hiérarchie définitive entre les éléments, aucun centre stable, aucune narration imposée. Les figures apparaissent, se déforment, disparaissent partiellement, puis réémergent sous une autre forme. Cette instabilité n’est pas un effet secondaire, mais bien le cœur du projet pictural. L’œuvre ne cherche pas à fixer une image, mais à maintenir ouverte la possibilité de sa transformation.

Dessin, collage et recouvrement

Le dessin joue un rôle fondamental dans leur travail, non comme étape préparatoire, mais comme structure mentale et physique de la peinture. Les lignes sont souvent nerveuses, rapides, parfois enfantines ou grotesques. Elles rappellent l’énergie du gribouillage, de l’annotation spontanée, mais sont constamment mises à l’épreuve par la peinture elle-même : recouvertes, brouillées, parasitées par d’autres formes ou matériaux.

Le collage et le recours à des éléments hétérogènes — papier, textures rapportées, volumes en pâte ou en papier mâché — viennent troubler encore davantage la lisibilité de l’image. Ces ajouts ne servent pas à illustrer ou enrichir une narration, mais à perturber l’unité de la surface, à introduire des dissonances qui obligent la peinture à se réinventer. L’effacement et le recouvrement occupent une place centrale dans ce processus. Loin d’être des gestes de correction ou de destruction, ils constituent des moments actifs de la peinture. Ce qui est recouvert n’est jamais totalement annulé : les formes continuent de hanter la surface, perceptibles à travers des reliefs, des transparences ou des traces résiduelles. La peinture devient ainsi un lieu de mémoire, où chaque couche conserve la présence de celles qui la précèdent.

Représentation instable

La question de la représentation traverse l’ensemble de leur œuvre, mais de manière indirecte et problématique. Les tableaux de Redmond et Johnson ne sont ni abstraits au sens strict, ni pleinement figuratifs. Des corps, des visages, des créatures hybrides ou des fragments de scènes semblent émerger, sans jamais se stabiliser dans une image clairement identifiable. La représentation est toujours en suspens, constamment menacée par sa propre dissolution.

Même lorsqu’une figure est partiellement ou totalement recouverte, elle continue d’agir dans la composition. Elle influence les gestes ultérieurs, oriente les décisions, impose une tension invisible. Dans ce sens, la représentation ne disparaît jamais complètement : elle subsiste comme trace, souvenir ou potentiel, plutôt que comme image lisible. Cette approche confère à la peinture une dimension temporelle forte : le regardeur perçoit non seulement ce qui est visible, mais aussi ce qui a été, ce qui a été perdu, transformé ou déplacé.

Affinités et héritages

Bien que leur travail ne revendique aucune filiation directe, il entre en résonance avec plusieurs courants et figures de l’histoire de l’art. L’esprit de COBRA, notamment à travers Pierre Alechinsky ou Asger Jorn, se manifeste dans l’importance accordée à l’intuition, au dessin spontané et à la collaboration. Toutefois, là où Alechinsky canalise l’énergie du geste dans une composition maîtrisée, Redmond et Johnson assument pleinement l’instabilité, la fragmentation et la contradiction.

On peut également évoquer la peinture tardive de Philip Guston, pour son usage de figures maladroites et son oscillation entre narration et abstraction, ou encore le rapport au geste et à la trace que l’on retrouve chez Cy Twombly. Mais chez Redmond et Johnson, ces références sont absorbées, digérées, puis transformées par une conscience résolument contemporaine, marquée par la saturation des images et la discontinuité des récits.

Une peinture du présent

Si leur œuvre ne se revendique pas explicitement sociale ou politique, elle reflète néanmoins une condition contemporaine : celle d’un monde fragmenté, instable, traversé par des flux contradictoires. L’accumulation, le chevauchement et l’effacement des formes évoquent une expérience du réel faite de superpositions et de ruptures, où le sens n’est jamais donné d’emblée.

Peindre à deux devient alors une manière de mettre en scène cette instabilité, d’en faire non pas un problème à résoudre, mais une condition à habiter. Le tableau n’est plus une image fermée, mais un espace de négociation permanente, où les formes coexistent sans se résoudre entièrement.

L’œuvre de Mike S. Redmond et Faye Coral Johnson propose une peinture qui refuse la fixité, la maîtrise totale et la hiérarchie des formes. Par le dessin, le collage, l’effacement et la collaboration, ils construisent des images ouvertes, traversées par le temps et par le dialogue. Leur travail ne cherche pas à représenter le monde de manière stable, mais à en restituer l’expérience mouvante, contradictoire et parfois chaotique.



En ce sens, leur peinture n’est pas tant une réponse qu’une question maintenue ouverte : comment une image peut-elle encore exister lorsqu’elle accepte sa propre disparition comme condition de son apparition ?



TT/IA le 7 janvier 2026.