Plaidoyer pour une
image
Demain sans risque
le cours des choses
sur quoi l’appel
le recours l’alternance
voilà ce qui va se
soumettre au seul risque
d’éternité de
hasard de croyance et de jeu
mais à quelles
erreurs se soumettons alors
d’un déplacement
de biais travers oblige
partout où ce qui
parcourt la vie s’y soumet
lente agonie du
sujet obtus et ventre à terre
pour infuser la loi
au corps de la dépense
loi qui se soumet
ainsi à toute parole dite
avant ce qui fera
texte de loi déjà oblitéré
avant que d’être
appliqué sur ce corps délié
l’image toujours
apparaît recluse et lumière
telle un démon
invité à jouer au désir infini
de reproduire l’imaginaire sous ce sacré bu
et rebus de
l’excitation signe de l’insignifiant
entrain de se
dévoiler devant derrière le temps.
Thierry Texedre, le
6 juin 2026.
Mélanie
Authier « Ruelles et stratagèmes » 2,74 m x 1,82 m, 2021
acrylique sur toile.
Mélanie
Authier est une peintre québécoise-canadienne reconnue pour une
abstraction très construite où s’affrontent des forces contraires
: chaos et contrôle, profondeur et planéité, organique et
géométrique, geste et structure. Elle travaille souvent sans modèle
préalable, laissant la peinture se développer par ajustements
successifs, comme une négociation permanente entre ordre et
désordre.
Le tableau mentionné, « Ruelles et stratagèmes »,
correspond vraisemblablement à Gulleys and Gambits (2021),
dont le titre anglais peut être traduit de façon assez proche par «
Ravines/Ruelles et Stratagèmes ». Cette œuvre appartient à une
période où Authier développe de vastes espaces picturaux
abstraits, traversés par des lignes, des fractures, des circulations
et des tensions visuelles qui évoquent autant des paysages mentaux
que des architectures instables.
Échos avec le poème
Le texte de Thierry Texedre me paraît entrer en résonance avec
plusieurs dimensions de la peinture d’Authier.
1. Le déplacement comme principe
Thierry Texedre écrit :
« mais
à quelles erreurs se soumettons alors
d’un déplacement de
biais travers oblige »
Chez Authier, l’espace n’est jamais stable. Les formes
semblent dévier, bifurquer, se croiser selon des trajectoires
imprévues. Ses tableaux produisent précisément cette impression de
« déplacement de biais » : la vision est obligée d’emprunter
des chemins détournés. Ce n’est pas un espace descriptif, mais un
espace stratégique.
Le mot « stratagèmes » devient alors
particulièrement pertinent : la composition agit comme une série de
ruses visuelles qui empêchent le regard de se fixer définitivement.
2. L’image comme apparition
Le vers :
«
l’image toujours apparaît recluse et lumière »
pourrait presque servir de commentaire à l’esthétique
d’Authier.
Dans ses peintures, l’image n’est jamais donnée
immédiatement. Elle surgit puis se retire. Le spectateur croit
reconnaître un relief, une faille, un passage, puis cette lecture se
dissout dans l’abstraction. L’image demeure « recluse » parce
qu’elle refuse de devenir représentation claire, mais elle reste «
lumière » parce qu’elle continue d’apparaître.
Cette tension entre apparition et retrait est au cœur de son
travail.
3. La lutte entre loi et dépense
Le poème oppose également :
«
infuser la loi au corps de la dépense »
C’est une formulation qui rappelle étonnamment la manière dont
Authier décrit sa peinture : une confrontation entre contrôle et
débordement. Les gestes picturaux paraissent libres, presque
excessifs, mais ils sont contenus par une architecture rigoureuse de
la toile. L'œuvre est à la fois dépense d’énergie et
organisation méthodique.
4. Le hasard et la croyance
L’ouverture du poème évoque :
«
éternité de hasard de croyance et de jeu »
Or la peinture d’Authier fonctionne souvent comme un jeu
expérimental. Les formes semblent résulter d’accidents maîtrisés.
Le hasard n’est pas supprimé ; il est intégré à la construction
de l’œuvre. Cela rejoint l’idée que le sens ne précède pas
l’image mais naît de ses rencontres imprévues.
Une lecture synthétique
Si je devais formuler une lecture critique reliant le tableau et
le poème, je dirais :
Dans
Ruelles et stratagèmes, l’espace pictural devient le
théâtre des mêmes tensions que celles traversant le Plaidoyer
pour une image : le regard y chemine entre hasard et règle,
désir et loi, apparition et effacement. Les « ruelles » sont les
passages du sens ; les « stratagèmes » sont les opérations par
lesquelles l’image résiste à toute interprétation définitive.
Comme dans le poème, l’image n’y représente pas le monde : elle
constitue un événement de pensée qui se dévoile « devant
derrière le temps ».
Description croisée du tableau Ruelles et stratagèmes et
du poème Plaidoyer pour une image
D'abord, rien ne s'offre comme une image stabilisée. Le regard
entre dans une zone de turbulences où des masses blanches, grises et
noires semblent se heurter, se dissoudre, se recomposer sans cesse.
Aucune perspective n'organise véritablement l'espace. Les formes se
croisent, se plient, se fragmentent comme des plaques mouvantes dont
la logique nous échappe.
Cette impression rejoint immédiatement l'ouverture du poème :
« Demain sans risque le cours des choses
sur quoi
l'appel le recours l'alternance »
Le « cours des choses » n'apparaît plus ici comme un
déroulement ordonné. Tout semble soumis à une dynamique de
bifurcation. Les formes avancent par déplacements successifs, comme
si le tableau refusait toute destination définitive. Les grandes
surfaces claires qui traversent la composition dessinent des
passages, des ruelles peut-être, mais des ruelles sans ville, des
voies qui ne conduisent nulle part sinon à d'autres déviations.
Au centre de l'œuvre, plusieurs noyaux sombres attirent le
regard. Ils agissent comme des points de condensation où les forces
paraissent s'affronter. Les coups de brosse se tordent, se
compriment, s'arrachent à leur propre trajectoire. Rien n'est fixe.
Tout est en train d'advenir.
On retrouve alors les vers :
« mais à quelles erreurs se soumettons alors
d'un
déplacement de biais travers oblige »
Le tableau semble précisément construire une géographie de
l'erreur. Non pas l'erreur comme défaut, mais comme condition du
mouvement. Le regard est contraint de passer par des détours. Chaque
tentative d'identification échoue : paysage, architecture, nuage,
roche, corps, tout apparaît un instant puis disparaît sous une
autre lecture.
Cette instabilité se prolonge dans la matière même de la
peinture. Les gestes visibles ne sont jamais pure expression. Ils
sont repris, recouverts, déplacés. Une discipline secrète traverse
l'ensemble. Quelque chose cherche à ordonner le tumulte sans jamais
le dominer complètement.
C'est ici que résonnent les vers :
« lente agonie du sujet obtus et ventre à terre
pour
infuser la loi au corps de la dépense »
L'œuvre donne l'impression d'une lutte permanente entre expansion
et contrainte. La peinture se dépense en énergie, en gestes, en
flux de matière ; mais simultanément une structure invisible tente
d'organiser cette dépense. Les grands arcs blancs qui traversent la
partie supérieure de la toile agissent presque comme des signes
d'organisation provisoire au sein du désordre.
Pourtant aucune loi ne triomphe.
Les formes se dérobent avant de devenir concept, avant de devenir
représentation. Elles restent dans un état intermédiaire,
suspendues entre apparition et disparition.
Le poème l'énonce magnifiquement :
« l'image toujours apparaît recluse et lumière »
Cette formule pourrait servir de définition à la toile de
Mélanie Authier. L'image est là, mais recluse. Elle se manifeste
sans se livrer. Elle rayonne tout en refusant d'être capturée par
une signification unique. La lumière ne révèle pas ici un objet ;
elle révèle le processus même de l'apparition.
Plus on regarde, plus la peinture devient un théâtre de
surgissements. Des éclats blanchâtres émergent de profondeurs
grises. Des ouvertures semblent s'esquisser puis se refermer. Le
regard est constamment sollicité par quelque chose qui naît et
disparaît dans le même mouvement.
Ainsi les derniers vers trouvent dans l'œuvre un écho saisissant
:
« l'image toujours apparaît recluse et lumière
telle
un démon invité à jouer au désir infini
de reproduire
l'imaginaire »
Car le tableau ne représente rien de reconnaissable ; il produit
au contraire les conditions d'une prolifération imaginaire. Chaque
spectateur y découvre ses propres formes fugitives, ses propres
chemins, ses propres ruelles mentales.
La toile devient alors un espace où le visible ne cesse de se
constituer sous nos yeux sans jamais parvenir à se fixer. Quelque
chose est perpétuellement « en train de se dévoiler devant
derrière le temps », selon cette très belle formule finale. Le
temps du tableau n'est plus celui d'un instant représenté, mais
celui d'une genèse continue du visible.
Transition vers Deleuze
La phrase de Deleuze ouvre une perspective particulièrement
féconde :
« Les peintres ne transforment pas, ils déforment. La
déformation comme concept pictural, c'est la forme en tant que
s'exerce sur elle une force. »
Dans Ruelles et stratagèmes, il ne s'agit pas de
transformer une forme préexistante en une autre forme. Rien
n'indique qu'il y aurait eu un objet initial qui serait ensuite
modifié. Ce qui apparaît sur la toile est déjà le résultat
direct de forces en action.
Les courbes, les plis, les torsions, les éclatements que nous
observons ne sont pas des formes dégradées : ce sont des formes
saisies dans leur état de tension.
Autrement dit, ce que le tableau donne à voir, ce ne sont pas des
objets, mais des forces devenues visibles.
Et l'on pourrait déjà avancer cette hypothèse pour la partie
philosophique à venir :
Le poème comme le tableau cherchent moins à représenter
le monde qu'à rendre perceptibles les forces qui traversent le
monde, le langage et l'image. L'image n'y est plus un miroir des
choses ; elle devient le lieu où les forces qui agissent sur les
choses se manifestent sous forme de déformations.
C'est précisément à cet endroit que la pensée de Deleuze, mais
aussi celle de Bacon qu'il analyse dans Logique de la sensation,
pourrait entrer en dialogue très étroit avec le poème. Le «
plaidoyer pour une image » deviendrait alors un plaidoyer pour une
image-force plutôt qu'une image-forme.