dimanche 8 mars 2026

Des territoires composites chez Firelei Báez

 



































Des territoires composites chez Firelei Báez


Firelei Báez (née en 1981 à Santiago de los Caballeros, en République dominicaine) est une artiste contemporaine dominicano-américaine qui vit et travaille à New York.

La pratique picturale de Firelei Báez se caractérise par une hybridation entre figuration, abstraction ornementale et réécriture historique. Ses œuvres, souvent de grand format, mettent en scène des figures féminines puissantes, parfois fragmentées ou en transformation, qui occupent l’espace du tableau comme des présences symboliques. Ces personnages incarnent fréquemment des identités diasporiques ou mythologiques liées aux Caraïbes, permettant à l’artiste de revisiter l’histoire coloniale et les récits dominants.

Une des spécificités majeures de son travail réside dans l’usage de supports historiques : cartes coloniales, documents anciens ou pages d’ouvrages. En peignant sur ces surfaces, Báez introduit un dialogue entre image et archive. Le geste pictural agit alors comme une intervention critique dans la mémoire visuelle occidentale, réinscrivant dans ces documents des figures et des imaginaires qui en étaient absents.

Le langage formel de l’artiste est également marqué par une densité décorative très élaborée. Des motifs végétaux, géométriques ou textiles envahissent souvent la surface picturale et se mêlent aux corps représentés. Cette prolifération ornementale brouille la distinction entre figure et fond, créant une impression de métamorphose permanente.

L’artiste souligne d’ailleurs la portée conceptuelle de ce procédé :

« L’ornement peut fonctionner comme une stratégie de camouflage et de résistance. »

De la même manière, elle insiste sur son intérêt pour les récits invisibilisés :

« Je m’intéresse aux figures qui ont été absentes de l’histoire officielle et à la manière dont elles pourraient réapparaître dans l’image. »

Ainsi, la peinture de Báez n’est pas seulement figurative : elle fonctionne comme un espace spéculatif où histoire, mythe et imagination se recomposent. Les figures semblent émerger des motifs, se dissoudre dans eux ou se transformer, exprimant une vision de l’identité comme processus mouvant et hybride.

Vers une filiation avec Giuseppe Arcimboldo

Cette logique de transformation du corps et de fusion entre figure et environnement peut être rapprochée, dans une perspective plus large de l’histoire de l’art, des expérimentations du peintre maniériste Giuseppe Arcimboldo. Dans ses célèbres portraits composés de fruits, de fleurs ou d’objets, Arcimboldo construit des visages à partir d’éléments hétérogènes, produisant une image oscillant entre figuration et composition symbolique.

Chez Báez comme chez Arcimboldo, le corps devient un territoire de composition : il est constitué d’éléments multiples qui renvoient à des systèmes de sens plus vastes — la nature et les saisons chez Arcimboldo, l’histoire coloniale, la diaspora et les mythologies caribéennes chez Báez.

Cette comparaison ouvre ainsi une piste de réflexion : la peinture contemporaine de Báez pourrait être comprise comme une actualisation critique de la tradition des corps composites, où l’assemblage visuel ne sert plus seulement l’allégorie mais devient un moyen d’interroger les constructions historiques de l’identité et du pouvoir.



Thierry Texedre, le 8 mars 2026.