La peinture comme lieu
intérieur
Il est des œuvres qui ne
s’imposent ni par la rupture spectaculaire ni par la démonstration
théorique, mais par une présence plus silencieuse, plus durable,
presque souterraine. L’œuvre de Jacques
Duthoo appartient à
cette famille rare de peintures qui ne cherchent pas à convaincre
mais à accompagner,
à ouvrir un espace intérieur où la sensation, la mémoire et la
pensée entrent en résonance. Sa redécouverte aujourd’hui, dans
un contexte de relecture critique de l’abstraction du XXᵉ siècle,
apparaît moins comme une résurgence que comme une reconnaissance
différée.
Né à Tours en 1910 et mort
prématurément à Paris en 1960, Duthoo commence à peindre
relativement tard, en grande partie en autodidacte. Cette entrée
tardive dans la pratique picturale n’est pas un retard, mais le
signe d’une longue
maturation intérieure.
Sa peinture n’est pas l’effet d’un programme esthétique, mais
le résultat d’une nécessité intime. Très vite, il participe aux
grandes manifestations de l’abstraction d’après-guerre — Salon
des Réalités Nouvelles, Salon de Mai — et expose auprès
d’artistes majeurs de son temps, sans jamais se fondre dans une
école ou une doctrine.
« Je ne peins pas
pour montrer, je peins pour approcher quelque chose qui se dérobe.
»
— Jacques
Duthoo, propos rapporté
Une
abstraction de l’intériorité
L’œuvre de Jacques Duthoo se
déploie dans une zone de tension subtile entre abstraction et
émotion. Elle ne relève ni d’un formalisme rigoureux ni d’un
expressionnisme gestuel spectaculaire. Les formes y sont souvent
simplifiées, parfois fragmentées, mais toujours retenues. La
couleur — profonde, feutrée, souvent dominée par les bleus, les
noirs, les ocres — n’est jamais décorative : elle est porteuse
d’état, presque
d’affect.
Le geste pictural, chez Duthoo,
est mesuré, contenu, parfois presque effacé. Cette économie du
mouvement confère à ses œuvres une densité particulière : rien
n’y est démonstratif, tout semble pesé, éprouvé. Le tableau
n’est pas l’instant d’un geste, mais la trace d’un temps
long, d’une
réflexion silencieuse où chaque couche dialogue avec la précédente.
Ses peintures donnent le
sentiment d’un temps
suspendu, d’un
espace mental plus que d’un espace visuel. Elles ne représentent
pas un monde, elles en suggèrent l’expérience intérieure. Le
spectateur n’est pas confronté à une image à décoder, mais
invité à une forme de présence attentive.
« Je cherche une
peinture qui se tienne seule, sans explication, comme un souvenir
dont on ne connaît plus l’origine. »
Je marche vers ces étreintes, ces silences, ces absences même -
comment puis-je rester impassible devant, devant ces peintures liées
à l’absence ? Je me risque au retrait. J’entre et me retire.
J’entre à nouveau, plein de doute et d’incertitude. La peinture
est feutrée. Je croise une pensée moins homogène. Je descend dans
l’inconnu, il y a comme une tension à voir.
Dialogues,
filiations et indépendance
Jacques
Duthoo évolue dans un environnement artistique dense. Il côtoie
Serge
Poliakoff,
entretient une relation intellectuelle et amicale avec Georges
Rouault,
fréquente des artistes issus aussi bien de l’abstraction que de
formes plus spirituelles ou naïves de la figuration. Pourtant, ces
influences ne produisent jamais imitation ou filiation directe. Elles
nourrissent une réflexion
personnelle,
profondément indépendante.
De
Rouault, Duthoo semble retenir la gravité morale, la dimension
intérieure de la peinture comme engagement existentiel. De
Poliakoff, une attention aiguë aux rapports chromatiques et à la
construction du tableau comme champ de forces. Mais là où Poliakoff
tend vers une monumentalité presque architectonique, Duthoo demeure
dans une échelle
humaine,
intime, presque confidentielle.
Son
intérêt pour la gravure et la céramique prolonge ce rapport à la
matière et au temps. Ces pratiques renforcent une approche où la
peinture n’est jamais pure surface, mais corps
sensible,
lieu de résistance et de transformation.
Peinture
et pensée : une poétique de la matière
La peinture de Jacques Duthoo ne
relève pas d’un discours conceptuel au sens strict. Elle s’inscrit
davantage dans ce que Gaston
Bachelard appelait
une pensée poétique
: une forme de connaissance sensible, antérieure au raisonnement, où
l’imaginaire et la matière dialoguent intimement. Chez Duthoo, la
peinture ne démontre rien ; elle éprouve.
Bachelard écrivait que «
la matière est un rêve »
et que toute création véritable naît d’un contact prolongé avec
la substance. Cette idée éclaire profondément l’œuvre de
Duthoo. Sa peinture semble surgir non d’une idée préalable, mais
d’une écoute
attentive de la matière picturale.
La couleur, la surface, la densité du pigment deviennent des
partenaires de pensée, porteurs d’une mémoire propre.
Les toiles de Duthoo ne sont
jamais lisses. Elles donnent à voir une matière habitée,
parfois dense, parfois presque effacée, mais toujours active. On y
perçoit ce que Bachelard nommait une résonance
: cette capacité de l’œuvre à éveiller en nous des images
intérieures qui ne sont pas des souvenirs précis, mais des états
profonds de la conscience.
« La matière me conduit plus loin que l’idée.
C’est elle qui sait. »
Les couleurs de Duthoo semblent
dialoguer avec les éléments chers à Bachelard : la profondeur de
l’eau, l’opacité de la terre, la densité de la nuit. Le bleu
n’est pas un horizon, mais une immersion
; l’ocre n’est pas lumière, mais sédimentation. Chaque tableau
paraît procéder d’une géologie
intérieure, faite
de strates, de recouvrements, d’effacements successifs.
Bachelard écrivait encore : «
rêver, c’est apprendre à demeurer ».
La peinture de Duthoo invite précisément à cette forme de séjour.
Elle ne cherche pas le choc visuel, mais l’installation lente d’une
présence. Le tableau devient un lieu
mental, habitable,
où le regard peut se poser sans contrainte interprétative.
« Je voudrais que
mes tableaux soient des lieux, non des réponses. »
Ainsi, chez Duthoo, la relation
entre peinture et pensée n’est ni illustrative ni symbolique. Elle
relève d’une épistémologie
poétique, où la
connaissance passe par la sensation, et où l’acte de
peindre devient une manière d’entrer en dialogue avec ce qui, en
nous, demeure obscur, lent et profond.
C’est peut-être ce rêve dont je croyais en être l’absent.
En passant par la couleur, cette porte illusoire mais trop érotique
pour ne pas l’approcher, aller à sa rencontre.
Une
œuvre pour aujourd’hui
Pourquoi exposer Jacques Duthoo
aujourd’hui ?
Parce que son œuvre répond, avec une justesse
singulière, aux préoccupations contemporaines : fatigue du
spectaculaire, besoin de lenteur, désir d’une peinture qui ne soit
ni purement conceptuelle ni décorative.
Dans
un paysage artistique qui redécouvre les figures silencieuses
et marginales
de l’abstraction d’après-guerre, Duthoo apparaît comme une voix
essentielle. Non comme une alternative radicale, mais comme un
contrepoint
: une peinture de la nuance, de la retenue, de la densité
intérieure.
« Si ma peinture doit survivre, ce ne sera pas
par son époque, mais par ce qu’elle touche d’intemporel. »
L’œuvre
de Jacques Duthoo ne se livre pas immédiatement. Elle demande du
temps, de l’attention, une forme de disponibilité intérieure.
Mais en retour, elle offre une expérience rare : celle d’une
peinture qui ne s’impose pas, mais qui demeure.
Dans
le silence de ses formes et la profondeur de ses couleurs, Duthoo
nous rappelle que la peinture peut encore être un lieu de pensée,
un espace de respiration, et peut-être — aujourd’hui plus que
jamais — une résistance
douce à la vitesse du monde.
Je me demande encore s’il faut se retirer comme on se retire
intérieurement, par une certaine introspection, d’être hors du
temps, et alors que nous serions dans cette œuvre qui inverse la
reconnaissance qui nous lie à l’extérieur. Ce qui soulève mon
intimité, c’est dans cette peinture, l’instinct qui fonde la
beauté qui demeure.
Thierry Texedre/IA, le 22 janvier 2026.