vendredi 17 avril 2026

L'introspection chez Lee Krasner

 

































L’introspection chez Lee Krasner


Lee Krasner occupe une place essentielle — longtemps sous-estimée — dans l’histoire de l’Expressionnisme abstrait. Née en 1908 à Brooklyn, elle développe très tôt une pratique exigeante, nourrie par la rigueur du dessin académique autant que par les avant-gardes européennes. Sa trajectoire artistique ne peut cependant être abordée sans évoquer sa relation avec Jackson Pollock, dont elle fut à la fois la compagne, l’interlocutrice critique, et une influence décisive. Contrairement à une lecture simpliste qui ferait de Krasner une figure secondaire dans l’ombre de Pollock, il apparaît aujourd’hui que leur dialogue artistique fut profondément réciproque.


Lorsque Krasner rencontre Pollock au début des années 1940, elle possède déjà une solide formation et une conscience aiguë des enjeux de la modernité picturale. C’est elle qui introduit Pollock à certaines dynamiques de composition issues du cubisme et du post-cubisme, tout en l’encourageant à radicaliser son geste. En retour, l’émergence du « all-over » chez Pollock — cette surface picturale sans centre ni hiérarchie, où le regard circule librement — agit comme un déclencheur dans la propre pratique de Krasner. Le « all-over », souvent présenté comme une innovation majeure de Pollock, s’inscrit dans une logique d’expansion du champ pictural : la toile devient un espace immersif, un réseau continu de traces. Krasner, tout en s’appropriant ce principe, le transforme profondément. Là où Pollock privilégie une gestualité centrifuge, presque explosive, Krasner introduit une dimension plus structurée, rythmique, parfois même cyclique. Ses compositions témoignent d’un équilibre subtil entre spontanéité et organisation interne, comme si le chaos apparent était traversé par une logique organique sous-jacente. C’est ici que le lien avec la pensée de Carl Gustav Jung devient particulièrement fécond. L’expressionnisme abstrait, dans son ensemble, a souvent été interprété comme une tentative de donner forme à l’inconscient — non pas seulement individuel, mais aussi collectif. Jung définit l’« inconscient collectif » comme un réservoir d’images primordiales, d’archétypes universels qui traversent les cultures et les époques. Chez Krasner, cette dimension archétypale se manifeste à travers un vocabulaire plastique récurrent : formes biomorphiques, structures spiralées, motifs évoquant la croissance, la germination, ou encore la métamorphose. Son œuvre, notamment dans les séries des années 1950 et 1960, semble ainsi puiser dans une mémoire visuelle profonde, antérieure à toute figuration explicite. Les formes ne représentent pas des objets reconnaissables, mais elles suggèrent des processus vitaux : expansion, contraction, prolifération. Cette qualité « organique » rapproche Krasner d’une vision du monde où la peinture devient un équivalent du vivant, un champ d’énergie en perpétuelle transformation. Le rapport à l’ornemental constitue un autre aspect fondamental de son travail. Longtemps dévalorisé dans l’histoire de l’art occidental, l’ornement est chez Krasner réinvesti comme une force structurante. Ses toiles présentent souvent une densité décorative qui rappelle les motifs textiles, les mosaïques, ou encore certaines traditions artistiques non occidentales. Mais loin d’être purement décoratifs, ces motifs participent d’une logique interne : ils organisent l’espace, instaurent des rythmes, créent des tensions visuelles. Le floral, en particulier, joue un rôle ambigu et fascinant. On retrouve dans certaines œuvres des formes qui évoquent des pétales, des bourgeons, des corolles — sans jamais basculer dans la représentation naturaliste. Ces éléments floraux semblent surgir de la surface picturale comme des manifestations d’une énergie vitale. Ils renvoient à une symbolique universelle : la croissance, la fertilité, le cycle de la vie. Dans une perspective jungienne, ils pourraient être interprétés comme des images archétypales liées à la régénération et à la transformation. Ce lien entre l’organique et l’ornemental permet de mieux comprendre la singularité de Krasner au sein de l’expressionnisme abstrait. Là où certains de ses contemporains privilégient une approche héroïque et individualiste du geste pictural, Krasner développe une esthétique plus inclusive, plus connective. Sa peinture ne cherche pas à affirmer un ego, mais à révéler des structures profondes, des rythmes universels. Enfin, il convient de souligner que Krasner a constamment réinventé sa pratique, refusant toute forme de répétition. Après la mort de Pollock en 1956, son œuvre connaît un tournant décisif : les formats s’agrandissent, la palette s’assombrit puis se réouvre, et la gestualité gagne en amplitude. Cette capacité de renouvellement témoigne d’une artiste pleinement consciente de son langage, et déterminée à explorer toutes ses potentialités.


Aujourd’hui, Lee Krasner apparaît non seulement comme une figure majeure de l’Expressionnisme abstrait, mais aussi comme une voix singulière ayant su articuler le geste, la structure, et l’inconscient. Son dialogue avec Jackson Pollock, loin de l’effacer, éclaire au contraire la richesse d’un échange où deux visions du monde se sont confrontées et nourries mutuellement. À travers une peinture profondément enracinée dans l’organique, l’ornemental et le symbolique, elle donne forme à ce que Carl Gustav Jung nommait les images de l’inconscient collectif — ces formes intemporelles qui relient l’individu à une mémoire universelle.



Thierry Texedre, le 17 avril 2026.
















lundi 13 avril 2026

Cet œil combattant

 



Cet œil combattant



Un soir une nuit

polémique du rire

qui souffle sa souffrance

volubile

rentre dans cette ombre repue

pour sordide jouer

aux battements insoupçonnés

de la dérive

que le noir invisible

s’estompe

se noie

se rétrécie

à tant de risques éperdus

la petite musique

est-elle encore entendue

est-elle toujours

ici là où se pâment

les ondes musicales

du temps pressé

le sang du temps

des opprimés

voilà le petit matin

esseulé en nuages gris

plein de rêves endigués

lentement ce réveil clôt

va sortir va de l’œil

voire l’immanente vie

aux couleurs de gris et de bleu

du bleu d’une renaissance

du gris nébuleux accouché

voilà encore se redressement

aux pieds du lit

caverneux et froissé

privé des sons dépassés

plongeant dans les hiatus

délibérés de la terreur

celle du vivant qui parle

peut-être est-ce cela la passion

qui de dérive en dévers

expatrie parti pour ce long voyage

de l’indigence respire encore

au grand jour

l’infamie de ces sons reconnus

plus horrifiques que l’espace

d’un premier regard

caressant le monde inattendu

l’indicible flottaison florale

envahira la couleur du monde.


Thierry Texedre, le 13 avril 2026.

d’après le concerto pour violon d’Alban Berg, par David Afkham, Alina Pogostkina.








dimanche 12 avril 2026

Danser l’extrême chez Sepideh Nourmanesh












































"Le corps", 2025



Danser l’extrême chez Sepideh Nourmanesh



Sepideh Nourmanesh est une artiste contemporaine d’origine iranienne vivant aujourd’hui en Suisse. À la fois peintre, poète, enseignante en art et ingénieure en informatique, elle développe une œuvre singulière à la croisée de plusieurs cultures et disciplines. Son parcours, marqué par le déplacement géographique et culturel, nourrit une réflexion profonde sur l’identité, le corps et le rapport au vivant. Son travail pictural se caractérise par une grande diversité de sujets, allant de la représentation du corps humain à des compositions inspirées du paysage et du monde végétal, révélant une sensibilité à la fois intime et universelle.

Si l’œuvre Le corps explore de manière directe et troublante la question de la corporalité, d’autres peintures de Sepideh Nourmanesh révèlent une approche différente, plus tournée vers la nature. Ses paysages (n’y a-t-il pas déjà comme un retour sur la perspective fuyante de l’oeil ?), souvent baignés de lumières changeantes et de ciels tourmentés, traduisent une attention particulière aux atmosphères et aux états émotionnels. Le regard danse dans les abîmes d’un espace « refuge » celui des paysages rythmés presque comme une écriture. La matière picturale y est plus libre, presque impressionniste, et laisse apparaître une relation sensible au territoire et au temps. Par ailleurs, ses compositions végétales, foisonnantes et colorées, mettent en scène un univers organique dense, où les formes semblent à la fois naturelles et hybrides. On y aperçoit des cavités s’ouvrant telles des bouches grandes ouvertes sur le monde, les formes rendent hommage à l’utérus primordial, Bien avant l’origine du monde d’une rencontre avec la représentation qui fera sens dans l’histoire des religions. Ces représentations du végétal, parfois proches de l’exubérance, peuvent être interprétées comme une autre manière d’aborder la question du vivant, du cycle de la vie et de la transformation. Ainsi, qu’elle peigne le corps humain, le paysage ou le monde végétal, l’artiste développe une réflexion cohérente autour de la matière vivante, de sa beauté comme de sa fragilité.

« Le corps » (2025)

L’œuvre intitulée « Le corps » (2025), réalisée à l’huile sur toile et exposée au Kunstmuseum de Lucerne, s’inscrit dans une démarche artistique profondément contemporaine. À travers une représentation à la fois intime et dérangeante, l’artiste propose une réflexion puissante sur la corporalité, la matière et la condition humaine. Sepideh Nourmanesh, artiste iranienne vivant en Suisse, développe une œuvre qui semble nourrie par une double culture et par une interrogation constante sur l’identité, le corps et le sens. La scène représente un corps allongé sur un drap blanc, dans une posture repliée, presque fœtale. Le personnage est partiellement couvert d’un tissu léger, laissant apparaître la nudité du dos et des jambes. Cette position suggère à la fois le repos, la vulnérabilité et une forme de retrait du monde extérieur. Le corps semble se refermer sur lui-même, comme pour se protéger ou se contenir. Cependant, cette impression de douceur est immédiatement perturbée par la présence d’un élément central : une masse organique rouge que la figure tient fermement contre elle. Cette forme évoque de manière troublante un morceau de chair animale. Le contraste entre la délicatesse du corps humain et la brutalité de cette matière crée une tension visuelle extrêmement forte. L’opposition des couleurs renforce cette dualité. D’un côté, les tons clairs et lumineux du corps et du drap — des nuances de blanc, de beige et de rose — évoquent la pureté, l’intimité et la douceur. De l’autre, les teintes rouges et crues de la chair introduisent une dimension violente, presque choquante. Cette confrontation entre deux univers visuels souligne la fragilité du corps humain et sa proximité avec la matière brute. Le geste du personnage est particulièrement ambigu. Loin de rejeter cet élément, il semble au contraire l’enlacer, comme dans une étreinte. Cette proximité peut être interprétée comme une acceptation de la réalité biologique du corps, mais aussi comme une confrontation avec la mortalité. L’artiste semble ainsi rappeler que le corps humain, malgré son apparence, reste une matière vivante, vulnérable et périssable.

L’œuvre Le corps peut également être mise en perspective avec une tradition picturale plus ancienne, notamment celle de Francis Bacon. Dans son tableau Figure with Meat (1954), Bacon représente un pape inspiré du portrait d’Innocent X peint par Diego Velázquez, mais profondément transformé : le visage est déformé, presque spectral, et la figure est encadrée par deux carcasses animales. Cette image violente prolonge une tradition plus ancienne, notamment celle des bœufs écorchés chez Rembrandt, où la chair devient une méditation sur la mort. Chez Bacon comme chez Rembrandt, la viande agit comme un miroir de la condition humaine. Sepideh Nourmanesh s’inscrit dans cette continuité tout en opérant un déplacement essentiel : la figure religieuse masculine laisse place ici à un corps féminin. Ce glissement transforme profondément le sens de l’image. Là où Bacon confrontait la figure du pouvoir religieux à la violence de la chair, Nourmanesh semble interroger la place du corps féminin dans un monde traversé par des tensions culturelles et spirituelles. Dans un contexte marqué par l’histoire contemporaine de l’Iran, entre guerre, héritage religieux et confrontation à une modernité occidentale souvent perçue comme plus athée, le corps devient un lieu de questionnement, voire de fracture entre croyance et doute. La composition du tableau est également très maîtrisée. Le corps est disposé en diagonale, ce qui crée une dynamique visuelle et guide le regard du spectateur. Les lignes courbes dominent, accentuant l’idée d’enveloppement et d’intimité. Le fond neutre isole la scène et renforce son intensité, tandis que la lumière douce contraste avec la dureté du sujet représenté. Cette œuvre s’inscrit pleinement dans les préoccupations de l’art contemporain, notamment en ce qui concerne la représentation du corps. Elle ne cherche pas à idéaliser, mais au contraire à montrer une réalité plus brute, parfois dérangeante. En cela, elle interroge le spectateur sur son propre rapport au corps, à la chair et à la mort.

« Le corps » est une œuvre marquante qui explore avec intensité la condition humaine. À travers un contraste puissant entre douceur et violence, elle met en lumière la complexité du corps, à la fois intime et universel. L’artiste propose une vision sans concession, invitant chacun à réfléchir à ce que signifie réellement habiter un corps. Ce tableau provoque un malaise. Il oblige à regarder le corps autrement, non pas comme une simple apparence, mais comme une réalité à la fois fragile et dérangeante.



Thierry Texedre, le 30mars 2026.