Danser l’extrême chez
Sepideh Nourmanesh
Sepideh Nourmanesh
est une artiste contemporaine d’origine iranienne vivant
aujourd’hui en Suisse. À la fois peintre, poète, enseignante en
art et ingénieure en informatique, elle développe une œuvre
singulière à la croisée de plusieurs cultures et disciplines. Son
parcours, marqué par le déplacement géographique et culturel,
nourrit une réflexion profonde sur l’identité, le corps et le
rapport au vivant. Son travail pictural se caractérise par une
grande diversité de sujets, allant de la représentation du corps
humain à des compositions inspirées du paysage et du monde végétal,
révélant une sensibilité à la fois intime et universelle.
Si l’œuvre Le
corps explore de manière directe et troublante la question de
la corporalité, d’autres peintures de Sepideh Nourmanesh révèlent
une approche différente, plus tournée vers la nature. Ses paysages
(n’y a-t-il pas déjà comme un retour sur la perspective fuyante
de l’oeil ?), souvent baignés de lumières changeantes et de ciels
tourmentés, traduisent une attention particulière aux atmosphères
et aux états émotionnels. Le regard danse dans les abîmes d’un
espace « refuge » celui des paysages rythmés presque
comme une écriture. La matière picturale y est plus libre, presque
impressionniste, et laisse apparaître une relation sensible au
territoire et au temps. Par ailleurs, ses compositions végétales,
foisonnantes et colorées, mettent en scène un univers organique
dense, où les formes semblent à la fois naturelles et hybrides. On
y aperçoit des cavités s’ouvrant telles des bouches grandes
ouvertes sur le monde, les formes rendent hommage à l’utérus
primordial, Bien avant l’origine du monde d’une rencontre avec la
représentation qui fera sens dans l’histoire des religions. Ces
représentations du végétal, parfois proches de l’exubérance,
peuvent être interprétées comme une autre manière d’aborder la
question du vivant, du cycle de la vie et de la transformation.
Ainsi, qu’elle peigne le corps humain, le paysage ou le monde
végétal, l’artiste développe une réflexion cohérente autour de
la matière vivante, de sa beauté comme de sa fragilité.
«
Le corps »
(2025)
L’œuvre intitulée « Le corps » (2025), réalisée à
l’huile sur toile et exposée au Kunstmuseum de Lucerne, s’inscrit
dans une démarche artistique profondément contemporaine. À travers
une représentation à la fois intime et dérangeante, l’artiste
propose une réflexion puissante sur la corporalité, la matière et
la condition humaine. Sepideh Nourmanesh, artiste iranienne vivant en
Suisse, développe une œuvre qui semble nourrie par une double
culture et par une interrogation constante sur l’identité, le
corps et le sens. La scène représente un corps allongé sur un drap
blanc, dans une posture repliée, presque fœtale. Le personnage est
partiellement couvert d’un tissu léger, laissant apparaître la
nudité du dos et des jambes. Cette position suggère à la fois le
repos, la vulnérabilité et une forme de retrait du monde extérieur.
Le corps semble se refermer sur lui-même, comme pour se protéger ou
se contenir. Cependant, cette impression de douceur est immédiatement
perturbée par la présence d’un élément central : une masse
organique rouge que la figure tient fermement contre elle. Cette
forme évoque de manière troublante un morceau de chair animale. Le
contraste entre la délicatesse du corps humain et la brutalité de
cette matière crée une tension visuelle extrêmement forte.
L’opposition des couleurs renforce cette dualité. D’un côté,
les tons clairs et lumineux du corps et du drap — des nuances de
blanc, de beige et de rose — évoquent la pureté, l’intimité et
la douceur. De l’autre, les teintes rouges et crues de la chair
introduisent une dimension violente, presque choquante. Cette
confrontation entre deux univers visuels souligne la fragilité du
corps humain et sa proximité avec la matière brute. Le geste du
personnage est particulièrement ambigu. Loin de rejeter cet élément,
il semble au contraire l’enlacer, comme dans une étreinte. Cette
proximité peut être interprétée comme une acceptation de la
réalité biologique du corps, mais aussi comme une confrontation
avec la mortalité. L’artiste semble ainsi rappeler que le corps
humain, malgré son apparence, reste une matière vivante, vulnérable
et périssable.
L’œuvre Le corps peut également être mise en
perspective avec une tradition picturale plus ancienne, notamment
celle de Francis Bacon. Dans son tableau Figure with Meat
(1954), Bacon représente un pape inspiré du portrait d’Innocent X
peint par Diego Velázquez, mais profondément transformé : le
visage est déformé, presque spectral, et la figure est encadrée
par deux carcasses animales. Cette image violente prolonge une
tradition plus ancienne, notamment celle des bœufs écorchés chez
Rembrandt, où la chair devient une méditation sur la mort. Chez
Bacon comme chez Rembrandt, la viande agit comme un miroir de la
condition humaine. Sepideh Nourmanesh s’inscrit dans cette
continuité tout en opérant un déplacement essentiel : la figure
religieuse masculine laisse place ici à un corps féminin. Ce
glissement transforme profondément le sens de l’image. Là où
Bacon confrontait la figure du pouvoir religieux à la violence de la
chair, Nourmanesh semble interroger la place du corps féminin dans
un monde traversé par des tensions culturelles et spirituelles. Dans
un contexte marqué par l’histoire contemporaine de l’Iran, entre
guerre, héritage religieux et confrontation à une modernité
occidentale souvent perçue comme plus athée, le corps devient un
lieu de questionnement, voire de fracture entre croyance et doute. La
composition du tableau est également très maîtrisée. Le corps est
disposé en diagonale, ce qui crée une dynamique visuelle et guide
le regard du spectateur. Les lignes courbes dominent, accentuant
l’idée d’enveloppement et d’intimité. Le fond neutre isole la
scène et renforce son intensité, tandis que la lumière douce
contraste avec la dureté du sujet représenté. Cette œuvre
s’inscrit pleinement dans les préoccupations de l’art
contemporain, notamment en ce qui concerne la représentation du
corps. Elle ne cherche pas à idéaliser, mais au contraire à
montrer une réalité plus brute, parfois dérangeante. En cela, elle
interroge le spectateur sur son propre rapport au corps, à la chair
et à la mort.
« Le corps » est une œuvre marquante qui explore avec
intensité la condition humaine. À travers un contraste puissant
entre douceur et violence, elle met en lumière la complexité du
corps, à la fois intime et universel. L’artiste propose une vision
sans concession, invitant chacun à réfléchir à ce que signifie
réellement habiter un corps. Ce tableau provoque un malaise. Il
oblige à regarder le corps autrement, non pas comme une simple
apparence, mais comme une réalité à la fois fragile et
dérangeante.
Thierry Texedre, le
30mars 2026.