La tempête (après)
Sur ces récifs en
surimpression j’observe lentement au loin les brumes évanescentes
de l’horizon trop flou pour qu’il m’avertisse de la suite. Un
point qui submerge, en grandissant, mon regard qui m’embarque
soudain dans les méandres de l’invisible. Mes yeux se couvrent
maintenant d’un brouillard hasardeux, me mettant dans
l’impossibilité d’avoir une vision plus proche. Je marche en
faisant de petits pas dans le doute. Dans la crainte d’avancer vers
la falaise encore éloignée (il y a, c’est le seul endroit de la
dune perché à quelques mètres des bords de la falaise où se
marient la roche les excavations et des bords découpés dans la
dune, un trou béant, isolé et incompréhensible), d’entendre le
bruit qui se déchaîne des vagues sur ces récifs. Les yeux me
piquent. Je les frotte, les rouvre, sans toutefois voir la forme des
choses distinctement. Un bruit, plutôt une voix m’interpelle, une
sorte de voix doucereuse, mais laissant entendre comme une demande,
un appel. Des mots sans liens qui semblent venir de la falaise,
là-bas, juste devant moi, à quelques mètres. J’avais failli
repartir d’où je venais, marcher dans le sable mou, pour aller
chercher ma voiture ; c’est une après-midi d’automne trop
froid pour accueillir les derniers touristes. Je sens déjà une
petite fraîcheur. On entend une superbe musique, celle d’une mer
en mouvement, dont on doit retrouver le besoin d'écouter à nouveau
la furie !! Il est dur de monter sur la dune, le vent froid traverse
mes vêtements. Sans aucun doute, le soir, allait revenir avec la
pénombre comme un vrai danger. Il me fallait pourtant aller au
secours de cette femme ; était-elle en danger, avait-elle des
blessures ? Si je pouvais ! Si je pouvais courir, montrer
combien l’aide était naturelle, en finir avec ces retenues
insidieuses et irréalistes. Mais voilà, rien de tout cela n’avait
de rapport avec la réalité. Je sentais monter en moi comme un
empêchement, me voilà empêtré dans une autre réalité, quelque
chose d’improbable et d’impossible à envisager dans une telle
situation. Le temps presse. Mes mouvements semblent se raidirent. Je
n’avance plus. Mes jambes ne me portent plus. Qu’en est-il ?
Que m’arrive-t-il ? Ma voix aussi ne s’arrache pas
au-dedans. Aucun signe ne m’instruit des dégâts occasionnés en
moi. Pourquoi tout ça maintenant ? Où est passée cette
réalité qui m’insupporte ? Et plus loin la voix qui appelle.
Elle me voit peut-être ? Ou bien m’entendre bouger,
gesticuler. Je tombe sur un sol caillouteux. J’ai mal. Mes genoux
surtout. Je ne vois toujours pas. Ou plutôt je regarde dans le flou,
comme dans une brume, un voile blanchâtre qui gangrène mes
réactions. Je dois avancer, même si j’ai des douleurs, je me
crains peut-être de trop. Tant pis. L’éloignement s’amenuise.
Je sais la falaise plus proche. Je sens déjà l’air et les embruns
du large me caresser les narines, seules guides à ma disposition, le
sol m’effrayant encore, à cause des passages étroits bordés
d’ajoncs aux branches qui retombent, et qui se fourvoient partout
dans la dune ; de vrais labyrinthes pour les non-voyants !
C’était devenu un insupportable déferlement d’images impossible
à garder en mémoire tant, leur nombre allait en grandissant. Mes
gestes ne suivaient plus la demande que j’imposais de leur
indispensable véracité, leur autonomie m’imposait un vrai
parcours du combattant. Tout sonnait faux. Même le réel. Même ces
senteurs du bord de mer reconnaissables par la plupart des gens comme
servant le bien-être. Mes membres ne répondaient plus. Au loin, ma
mémoire pouvait encore seule, me donner une certaine reconnaissance
de ce qui se passait à l’extérieur, devant moi. N’était-ce pas
cette tempête intérieure qui touchait alors le cerveau, puis tout
le reste de mon corps ? Les yeux me faisaient encore plus mal
maintenant, ils me piquaient sans que je ne puisse les toucher pour
les frotter. Un long moment, je restais là, impuissant, devant tous
les événements, improvisant peut-être, je ne sais quel secours ;
il m’importait peu si c’était un appel à l’aide (aussi), ou
si j’avais inventé tout ça dans un délire, une quelconque folie
qui me rongeait l’intérieur jusqu’à paralyser mon être dans
son entièreté. C’était comme si la mort tentait d’intervenir ;
au même moment que sauvegarder quelqu’un s’imposerait à moi
dans l’urgence où le dit réel serait en train de m’atomiser,
d’exploser ma vie. Voilà une frontière qui laissait entrevoir un
certain désir d’en finir avec la montée du destin. Celui-là même
qui vous fait revenir dans les limbes de la vie, la vraie vie, celle
qui n’a que faire de ces délires inassouvis, puisqu’ils étaient
malvenus, impénétrables et horrifiques. Il n’y avait plus de jeu
avec la mort, je commençais à sentir mes doigts, puis mes jambes
qui bougèrent au mieux, comme quand on se réveille. Machinalement,
je me frottais les yeux encore collés. Je tournais la tête vers la
droite, plus haut, une lumière rouge et floue m’attirait. Je
respirais vite. Il était marqué six heures à l’écran du réveil.
Thierry Texedre, le
19 janvier 2024.
(avant)
La tempête
(1506-1508) Giorgione
82 x 73 cm Huile sur
toile