Une textualité qui recherche en permanence son écriture et sa peinture, sans toutefois entrer "en représentation", le lieu ? Une musicalité, pas dans "le son" d'une lecture qui reste aléatoire, mais dans ce qu'un sujet peut de penser: où en est son image, la scription ?
Peinture/Musique
samedi 2 août 2014
Judit Reigl
Judit Reigl, Déroulement et Histoire
Marcelin Pleynet, juillet - octobre 2008
"Vous êtes en possession de moyens qui me stupéfient et je vous vois en mesure d'accomplir des choses immenses." André Breton, 1954
INTRODUCTION
Le premier texte que j'écris sur Judit Reigl participe d'une rencontre avec l'artiste début 1975.
Judit Reigl est alors représentée à Paris par une galerie située derrière les halles, la Galerie Rencontres. En ce qui me concerne, je collabore alors avec Philippe Sollers à la rédaction et à la direction de la revue Tel Quel.
Je vois alors les tableaux de l'artiste à la Galerie Rencontres, dont l'activité est liée aux initiatives de Betty Anderson, que Judit Reigl a rencontré et avec laquelle elle s'est liée lors d'un premier voyage d'études en Italie, en 1947.
Je découvre donc en même temps l'oeuvre de la maturité et la biographie aventureuse du peintre; qui me font l'une et l'autre une très forte impression. Et plus grande encore, lorsque j'aurai le bonheur de visiter l'atelier de Marcoussis où le peintre s'est retirée et isolée dans la première moitié des années soixante.
Marcoussis, village des environs de Paris, cher à Corot, et où Cézanne, en juin 1886, a peint chez Villevieille (peintre d'histoire et portraitiste né à Aix-en-Provence en 1829, mort à Aix-en-Provence en 1916 - élève de François Granet)... Marcoussis n'est plus aujourd'hui qu'un bourg isolé et sans grand intérêt culturel.
Ainsi tout est surprenant dans l'oeuvre de Judit Reigl. Et, pour un écrivain, sans doute aussi bien sa biographie que sa bibliographie. Comment ne pas se trouver impressionné par ce que, dès 1954, André Breton écrit d'un tableau dont le titre, Ils ont soif insatiable de l'infini, est emprunté aux Chants de Maldoror ?
André Breton adresse alors à Judit Reigl (qui encore inconnue à son arrivée à Paris, a cru devoir lui offrir la peinture) une lettre où il déclare :"Vous ne pouvez pas imaginer la joie grave qui m'envahit ce matin. Cette oeuvre, du premier instant que je l'ai vue, j'ai su qu'elle participait du grand sacré... je n'aurais jamais cru que cette parole de Lautréamont pût trouver une image à sa hauteur, et j'ai été bouleversé de son adéquation totale à celle-ci, qui s'est jetée à ma tête quand j'entrais chez vous." (mai 1954)
Cette lettre manuscrite se trouve reproduite dans la monographie que j'ai consacré à Judit Reigl - éditions Adam Biro, 2001.
Il faut voir le tableau pour découvrir à quel point la lettre d'André Breton et le texte qu'il consacre à Judit Reigl, dans Le Surréalisme et la peinture, (Gallimard éditeur) sont absolument justifiés.
Et il faut aussi savoir que je participe à un groupe qui attache une importance toute particulière à Lautréamont, sur lequel j'ai édité un livre dans la collection "Écrivains de toujours", aux éditions du Seuil en 1967 (qui fit une impression telle, qu'il me valut une invitation à enseigner dans une université américaine, à Chicago) pour comprendre la sorte d'impression et de certitude qui furent alors les miennes.
Bref, dès ma première approche, l'oeuvre de Judit Reigl devait s'imposer à moi avec la plus grande évidence. Et, comme dans ces années soixante-dix le peintre présentait sa grande série de Déroulement 1, je rédigeais sur l'oeuvre de Judit Reigl, en 1975, un essai que j'intitulais De la peinture comme enseigne. Texte repris, en 1977, dans un volume d'essais (Art et littérature) publié par la collection Tel Quel, aux éditions du Seuil.
Je dois également dire que, sollicité soit par le peintre, soit par ses galeries, je n'ai pas cessé depuis de publier très régulièrement mon admiration pour l'oeuvre de Judit Reigl; et que je l'ai naturellement associé aux diverses manifestations auxquelles j'ai été invité à participer.
Tant en France : au musée d' Art Moderne de la Ville de Paris en 1979, dans Tendances de l'Art en France : "Les partis-pris de Marcelin Pleynet", qu'à l'étranger (Italie, Allemagne, Luxembourg) "Vingt ans d'Art en France :1960/1980".
Il suffit de considérer la bibliographie de Judit Reigl, pour constater que je n'ai jamais depuis cessé d'accompagner et de célébrer son oeuvre. Jusqu'à lui consacrer, en 2001, une importante monographie aux éditions Adam Biro.
C'est dire si je me suis empressé de répondre et de donner sans réserve mon accord, en apprenant que l'artiste décidait in fine de placer l'ensemble de son oeuvre sous le titre générique de Déroulement.
LE MONDE DES SIGNES
La peinture de Judit Reigl est le plus souvent réalisée en marchant. Debout et en se déplaçant verticalement et latéralement à la toile agrafée seulement en haut sur le mur. Si l'on considère les peintures, apparemment abstraites, qui introduisent la notion de "Déroulement", on est bien entendu, en un premier temps, frappé par l'esthétique et la beauté, telle qu'elle impose finalement l'évidence de ces oeuvres.
Mais comme je l'ai déjà signalé, "La peinture de Judit Reigl (la monumentale série diteHomme en fait paradoxalement la preuve) n'est pas plus assimilable à ce qui se présenterait comme "peinture abstraite" (ou alors il faut que par essence toute peinture, en tant que telle - en tant que mode de représentation symbolique - soit abstraite)... pas plus à la peinture abstraite qu'à ce qui se présenterait comme "peinture figurative". Elle est ce que doit être toute oeuvre d'art, sans autre définition qu'elle-même et sans autre exemple."
Il faut traverser l'ensemble de ce qui constitue cette oeuvre pour constater qu'une écriture très singulière établit et semble justifier, point par point, le passage d'une série, d'une époque, aux suivantes.
L'artiste nous fournit elle-même la clef de cette aventure, en décembre 1977, dans le catalogue de l'exposition personnelle qui lui est consacrée à la Maison de la Culture de Rennes.
« Déroulement:
Première phase - J'étends une balle de coton fine (240 cm de large) à partir d'un coin de l'atelier, agrafant uniquement le haut, sur les blocs - d'épaisseur et inclinaison variées - que forment mes anciens tableaux adossés contre le mur. Tout le long de l'atelier sera couvert ainsi, les différents plans - avancés ou en retrait - et le vide entre les groupes de tableaux dispersés. Un pan de mur également, puis la porte - sur ces derniers, le tissu pend verticalement. Voici un chemin blanc ininterrompu qui coule, contourne, change de direction à l'angle de l'atelier, enjambe les obstacles, passe à la fois devant et derrière moi, ne s'arrêtant enfin que faute de place.
Première phase - J'étends une balle de coton fine (240 cm de large) à partir d'un coin de l'atelier, agrafant uniquement le haut, sur les blocs - d'épaisseur et inclinaison variées - que forment mes anciens tableaux adossés contre le mur. Tout le long de l'atelier sera couvert ainsi, les différents plans - avancés ou en retrait - et le vide entre les groupes de tableaux dispersés. Un pan de mur également, puis la porte - sur ces derniers, le tissu pend verticalement. Voici un chemin blanc ininterrompu qui coule, contourne, change de direction à l'angle de l'atelier, enjambe les obstacles, passe à la fois devant et derrière moi, ne s'arrêtant enfin que faute de place.
Deuxième phase - Je mets en marche la radio, trouve une musique, non pas comme stimulant ou inspiration, mais pour élargir la limitation de mes mouvements et gestes, en les accordant - physiquement - à une exigence extérieure. Je me mets aussi en marche, touchant, ponctuant, effleurant la toile à chaque pas avec un pinceau trempé dans la peinture glycérophtalique. Je capte et j'émets à la fois des bribes (ni forme, ni écriture, ni ligne) horizontalement, d'avancée en avancée ondulatoire. Commençant par le haut de gauche à droite, m'étirant d'abord, puis remplissant le champ, de plus en plus courbée. Ne cessant pas de moduler à mon rythme corporel la fréquence de la musique et/ou à la fréquence de la musique mon rythme corporel. Si la musique s'arrête je m'arrête; si elle change, je continue - d'une façon discontinue - jusqu'à ce que l'inscription, totalement décodée, envahisse tout l'espace disponible (laissant les vides seulement là où le champ pictural n'a pas de support derrière lui, ou quand le silence la coupe, ou l'angle, les saillies la cassent). »
Je cite un peu longuement cette note de Judit Reigl parce qu'elle met, on ne peut plus précisément, en évidence la réalisation et la constitution de ses grandes toiles de Déroulement. Et aussi parce qu'elle les associe à la marche - à la mise en marche ("Je me mets aussi en marche").
Il y a, dans le procédé même, une logique poétique d'une grande rigueur. Et, si l'on s'y attarde, on ne manquera pas de constater que ce type de récit et de procédé, ne sont pas sans rapport avec ce qui, un certain jour de mars 1950, a déterminé le destin de l'artiste. A savoir le passage en marche forcée, de la frontière Hongroise. La fuite du régime stalinien...et le choix de la liberté (Voir le récit qu'en fait Judit Reigl, en décembre 1976, paru dans Art Press en mars 1977).
Quelle différence établirons nous des Éclatement, aux Écriture en masse, aux Guano, aux Expériences d'apesanteur, aux Homme, aux Drap, décodage (de 1973), à la série des Déroulement avec ou sans porte (1974/1979) ?
A considérer l'ensemble, il est très difficile de ne pas tenir compte de la sorte de graphisme qui se déploie dans l'oeuvre. Comme il est difficile de ne pas associer ces signes de Déroulement à des notes musicales. En 1982, l'une de ces sériesDéroulement ne va-t-elle pas se voir intituler Art de la fugue ?
Et ne faut-il pas aussi, dans ce cas précis, entendre « fugue » au sens de l'art de s'enfuir du lieu où l'on vit plus ou moins librement... et dans ce cas plutôt moins ... (n'est-ce pas ?) puisqu'on doit s'en évader et en franchir le no man's land ... et ses frontières ? [Les deux sens sont valables. Le premier sens: pendant deux ans, ce travail presque quotidien avec la musique de Bach pour trouver corporellement et psychiquement, le geste et le rythme originel de toute musique, peinture et poésie (Proust, Joyce Hölderlin…et jusqu’à Marcelin Pleynet). Note de J. Reigl] Rien dans l'oeuvre de l'artiste ne permet d'oublier la très singulière expérience que fut pour elle le choix de la liberté. Voudrait-on l'oublier qu'elle ne manquerait pas d'y revenir et de la préciser. Notamment dans le numéro 5 de la revue Art press : "Je viens à l'instant de traverser le rideau de fer (étroit couloir de champ de mines bordé de no man's land de cinquante mètres de chaque côté). Je viens de passer au dessus même des mines..."
La figure s'impose certes dès le premier séjour en Italie, mais avec une intelligence très particulière et, il faut bien le dire, pas le moins du monde naturaliste. Judit Reigl fut et reste habitée par cette expérience de dissidence qui est la sienne. Et plus encore par ce que cette expérience, qui consiste aussi à tenir compte d'une frontière donnée comme no man's land, peut avoir d'exceptionnel pour un destin de femme.
Ce qu'il convient avant toute chose de remarquer, c'est que l'ouverture de l'oeuvre, au moment où André Breton en prend connaissance, s'établit à partir d'une oeuvre littéraire (Les Chants de Maldoror) particulièrement révolutionnaire et dont le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle ne fut jamais très fréquentée (Ils ont soif insatiable de l’infini, 1950).
Bref, il faut retenir ce que l'intelligence picturale de Judit Reigl doit à sa fréquentation de la littérature, de la lecture et notamment de la poésie ... de la parole qui se traduit et se révèle dans sa capacité de jouer, si je puis dire, formellement, des mots et des formes.
"Mon corps joue le jeu dont
je suis la Règle.
Règle du jeu, je de Reigl
Déterminé. Déterminant.
Un corpuscule de l'Univers.
Un corpuscule de l'univers
C'est l'Univers." (J.R.1985)
Se servir des mots pour "décrypter" - "décoder" les figures, et notamment ses figures d'Homme , manifestement survivant au no man's land de la frontière, qu'il faut franchir pour accéder, dans de beaux draps... pour accéder, pour avoir accès à la peinture vraiment libre.
COMMENT LA LIBERTÉ VIENT A LA PEINTURE
Il faut d'abord que la liberté soit intrinsèquement liée au destin de l'artiste. C'est ce dont témoigne la biographie de Judit Reigl et son mode de dissidence en mars 1950. "J'ai, écrit-elle, quitté un bloc pour n'appartenir à aucun autre."
Dans un cas comme celui-là tout va très vite et plus vite encore. Ils ont soif insatiable de l'infini sera réalisé dès la première année du séjour de Judit Reigl à Paris en 1950. Suivi en 1952, entre décembre 1952 et janvier 1953, par Volupté incomparable(emprunté aussi à Lautréamont).
Et déjà, en 1952, ce très étonnant *Interrogation d'un objet *(50 x 60) qui n'est pas sans évoquer la notation cézannienne qui fit une telle impression sur les peintres cubistes : " Traiter la nature par le cylindre, la sphère, le tout mis en perspective, soit que chaque côté d'un objet, d'un plan se dirige vers un point central."
Si l'on veut bien entendre que pour Judit Reigl, comme pour Cézanne, "la nature" ne saurait se distinguer de la nature picturale.
La composition décisive de cette petite toile ne sera pas sans conséquence. Judit Reigl la réalise en utilisant le premier objet qu'elle a sous la main : une boite rectangulaire avec laquelle elle travaille directement, en la déplaçant sur la toile dans l'épaisseur de la peinture fraîche.
Et déjà, dans le geste qui se saisit spontanément d'un objet qui lui tombe sous la main (pour réaliser en se projetant sans réserve sur l'ouverture, sur le plan sans fond du tableau) se produit un réel dépassement de l'image trivialement onirique de la peinture surréaliste. Un dépassement du Surréalisme par le Surréalisme même.
Bref, Judit Reigl, dès ce moment, retient du Surréalisme en art, ce qui fait l'originalité du surréalisme en littérature : l'écriture automatique, et ce qui la justifie comme Déroulement, soit la mise en jeu d'un « automatisme psychique » complété par un mouvement corporel.
C'est là une véritable révolution, qui, au même moment, fait le succès de la nouvelle peinture aux États-Unis, où s'impose la prestigieuse École de New York. Les tableaux qui suivent à la fin des années 50, la série de Éclatements (1955/1956) et la série deCentre de dominance (1958), préparent tout à fait logiquement la grande et belle série d' Écriture en masse (1958-1965) dont certaines oeuvres ne sont pas sans évoquer les peintures de Clyfford Still, tout en visant une toute autre mise en jeu. Et en participant d'une autre logique poétique plus spécifiquement et essentiellement surréalisante... freudienne, pour ne pas écrire lacanienne.
À savoir, plus évidemment, prise dans les "rets" du langage et dans ses très complexes conscientes, inconscientes, pré-conscientes, ordonnances formelles.
Il faut, à partir de là, sortir de toutes généralités et facilités d'associations visuelles, pour retenir ce que l'expérience biographique essentiellement européenne de la dissidence put avoir de plus ou moins implicitement traumatique pour le jeune peintre.
UNE SCIENCE DE LA PEINTURE
De ce point de vue je retiendrai quelques éléments qui jouent un rôle spécifique et déterminant dans la réalisation de l'oeuvre de Judit Reigl.
1) une évidente passion pour le savoir, et pour un savoir plus essentiellement lié à la poésie. C'est à dire une réelle passion pour la lecture.
2) en retenant que le relatif isolement, quelques décennies durant, à Marcoussis n'a pu que développer et faciliter ce type de réflexion et de méditation.
3) que cet isolement est contemporain d'un certain nombre de recherches qui se développent alors dans l'avant-garde, de certaines études sur la théorie littéraire en France : la découverte de la linguistique, des formalistes.
... et la mise à jour d'une science "sémiotique" qui associe linguistique, psychanalyse et esthétique. Notamment autour de la revue Tel Quel, les travaux de Jacques Lacan, de Roland Barthes et de Julia Kristeva...
En serait-il besoin, que la série horizontale de Déroulement, donnant naissance en 1983/1984 à une série verticale intitulée Hydrogène, photon, neutrinos, témoignerait des questions qui occupent alors Judit Reigl. Et de la diversité de ses intérêts.
Ce que l'on constate, en suivant le Déroulement de son oeuvre, c'est que les séries s'engendrent, beaucoup plus qu'elles ne se suivent. Et que tel aspect, qui semblera d'abord surprenant, se trouve tout naturellement, dirait-on, développer ce qui se trouvait déjà en gestation dans une série précédente.
C'est frappant notamment à quelques trente années de distance, avec l'apparition des portes de la série Entrée-Sortie, où l'on retrouve, dans les années quatre-vingt, ce qui déjà faisait événement, à la fin des années cinquante et au début des années soixante, avec certains Guano.
Il faut retenir que cette disposition et cette liberté, dans son rapport avec le langage poétique, s’enracine dans la première langue de Judit Reigl, le hongrois. C’est donc le poème d’un des plus célèbres poètes hongrois, Attila Jozsef, que Judit Reigl évoque dès les années soixante et à qui elle emprunte le titre « Guano ».
On remarquera avec intérêt que c'est dans une de ses Entrée-Sortie, intitulée pour l'occasion Face à... , qu'apparaît, faisant retour, la figure d'un jeune homme debout les bras le long du corps, tel qu'il déterminera la série, de la fin des années quatre-vingt et du début des années quatre-dix, que l'artiste intitule Un corps au pluriel (emprunté à Spinoza). Puis au début des années deux mille Corps sans prix (emprunté à Rimbaud).
Sans oublier que la série des Homme, et la série des Drap, décodage, s'établit de 1966 à 1973... pour finalement s'ouvrir sur le vaste ensemble des Déroulement, de 1974 à 1979. Dont le graphisme n'est pas sans rappeler la gestualité mise en évidence avec les Drap, décodage.
La porte, ici encore, apparaît et s'impose par exemple dans les trois grandsDéroulement (220 x 600) de 1975.
PEINTURE ET BIOGRAPHIE
Ce que Picasso croit devoir donner comme explication des dates très précises (jour, heure, mois, année) qui très vite figurent à côté de sa signature au bas de ses peintures (à savoir "il existera sans doute un jour une science de l'homme susceptible d'établir ce qui détermine tel ou tel aspect des oeuvres") me paraît, par bien des aspects, pouvoir s'appliquer aux peintures de Judit Reigl.
Il suffit de retenir l'événement biographique considérable que fut pour le peintre la décision de quitter la Hongrie et de passer la frontière qui devait lui permettre d'envisager une peinture... sans frontière. Tout en restant profondément occupée et préoccupée par ce passage. Et par le fait que ce passage soit justement celui d'un no man's land.
Il n'est pas, loin de là , sans intérêt le fait qu'elle ait intitulée une de ses premières toiles, et sans doute une des plus célèbres (elle est aujourd'hui au MNAM, Centre Georges Pompidou), Ils ont soif insatiable de l'infini.
N' y revient-elle pas d'une certaine façon, courant 1978, dans un texte au titre significatif : Évident/caché/actualisé/latent : "Une des plus magnifiques réponses à la recherche de la profondeur : l'espace chinois. Inversement à la perspective occidentale qui se rétrécit, celle de la Chine s'ouvre à l'infini, à la fois plongeante et ascensionnelle."
On remarquera qu'en les isolant, et en les agrandissant, chacun des signes qui constituent les suites de Déroulement, fait penser à un idéogramme chinois. Une sorte d'écriture que Judit Reigl, bien que familière avec au moins trois langues (hongrois, français, anglais), ne pratique pas.
Le passage de la frontière est sans aucun doute un élément structurant pour l'essentiel de l'oeuvre de Judit Reigl. C'est en tout cas à partir de cet élément et de ses conséquences existentielles, que j'interpréterai aujourd'hui une fois de plus, dans sa plus vaste ordonnance, la pensée et l'oeuvre, de ce point de vue sans exemple, de Judit Reigl.
POUR NE PAS CONCLURE
Judit Reigl est née à Kapuvàr, Hongrie, en 1923. Elle a donc aujourd'hui 85 ans. Ce que classiquement je considérerai spontanément, et contrairement à la doxa du jour, comme l'âge de la maturité pour un peintre. En tout cas l'âge où l'oeuvre se réalise sans que la moindre hésitation puisse se manifester.
Et c'est bien ce que je constate en revenant aujourd'hui sur l'ensemble extrêmement cohérent que présente la carrière et l'oeuvre de cette artiste qui, depuis son hommage à L'homme qui court, de Malevitch, en 2000, paraît suffisamment sûre d'elle pour entamer et poursuivre un dialogue avec les plus grands.
Ses dessins les plus récents, d'après des artistes historiquement établis, manifestent très clairement et avec brio, ce nouvel intérêt ... qu'il faut situer d'Alberto Giacometti aux Expressionnistes allemands (E.Nolde).
La série Déroulement (phase IV- anthropomorphie), en 2008, et qui comporte sept peintures de 220 x 200, s'impose avec une évidence et une force tout à fait exceptionnelle. C'est un peuple nouveau et jeune qui surgit aujourd'hui d'une oeuvre qui a chèrement gagné son libre mouvement, en tout point incomparable, et à bien des égards unique.
Judit Reigl s'impose désormais comme un des plus grands peintres de sa génération. Et si l'on peut regretter que sa reconnaissance par les musées et le marché d'Outre-Atlantique soit un peu tardive... il faut aussi se féliciter des œuvres acquises par le MNAM Centre Pompidou à Paris et par la TATE MODERN à Londres. Ainsi que par les initiatives de Kàlmàn Maklàry, qui depuis quelques années fait un travail de pionner en introduisant l’œuvre de J. Reigl dans toute l’Europe: catalogues, livres, expositions (Musée Mucsarnok à Budapest; exposition Galerie Erdész&Maklary à Budapest; Artfair à Paris; à Cologne, à Moscou, à Bruxelles…). C'est aussi lui qui a emmené en 2005 Jànos Gàt dans l’atelier de l’artiste. Jànos Gàt l’expose pour la troisième fois dans sa galerie à New-York (2007/2008/2009). Grâce à ses efforts, d’autres musées de réputation internationale, comme le musée de Houston Texas, le musée Métropolitain, le MOMA de New York, représentent aujourd'hui une oeuvre aussi manifestement décisive et s'affirmant avec une aussi claire importance historique.
note 1
Phase 1 : Déroulement classique (début sur toile vierge).
Phase 2 : Art de la fugue (fond très léger).
Phase 3 : Verticale (l’écriture devient un flux large) alu, bronze, métaux incorporés.
Phase 4 : Anthropomorphie.
jeudi 31 juillet 2014
Même la mémoire naît
Voile austère de l'esprit
décomposé en signes
et qui compte sur sa
grandeur virtuelle
pour résister
se risquer à
reconnaître
de la prose
la mémoire
du temps
tendu
de
l'Un
en
souffle
indécent
depuis la
résolution
qui s'impose
de vivre l'éternel
comme si l'éternité
venait à manquer à ce
souffle malin de la souffrance
là est l'esprit rebelle qui descend
dans l'intérieur opalescent du corps
envoûtant de l'élision du désir de
la
naissance à rebours dans la mémoire
réalisée comme d'une résurrection
par
le verbe à propos duquel le sang monte
puise aveugle partout où la chair est
née
Thierry Texedre, le 31 juillet 2014.
mardi 29 juillet 2014
Tremblement de la sidération du corps
Tremblement
de la sidération du corps
Toute
la génération de la fin
du
corps dépressif va vers la
contemplation
du dedans
depuis
ce qui l'aspire de la
peau
où règne un sang versé
couvert
de vilains miasmes
des
vertueuses concrétions
qui
vous inspirent au milieu
de
ces chants austères et par
quel
rétrécissement de la
parole
impuissante à léguer
la
vie ce corps est né en fuite
dressé
depuis l'apoplexie rouge
renfermée
et damnée démesure
comme
si la sidération venait
trouer
le cœur immédiat du bien
et
bien avant la mise à mort
de
la texture taraudée de monter
sur
la monstruosité des paroles
depuis
la divine liturgie qui
voyage
dans l'espace visité
par
l'ombre inavouable de l’œil
saccadé
gorgé aussi de ce sang
impitoyable
en chants autistes
frayeur
du grand acte du jour
jouissant
de ce rêve renversant
désespérance
qui claque à la
figure
de la mort moribonde
l'attention
reste risque d'avaler
les
lectures illicites et illégales
de
l'irrespirable temps tatoué
sur
les bras de la grande mort
déguisée
en blanche colombe
liquéfaction
diurne de l'homme
irrespirable
formé par la lune
illuminée
depuis l'extinction
du
soleil noir qui joue à voir
érosion
en deux faces facéties
du
regard déglingué depuis
l'origine
du monde modulation
drapée
de ces ventricules
secoués
en saccades et coups
répétés
de ces battements et
l'illusion
d'avoir su pour croire
à
la surdité de la folle raison
ricanant
en tapant des pieds
au
pire moment de la journée
au
zénith de la glorieuse fin
du
corps cadavérique couché
et
empilé pour disparaître en
couches
saturées vite en deuil.
Thierry Texedre, le 29 juillet 2014.
mardi 22 juillet 2014
Introspection
Introspection
… Gesticulation
du corps étriqué, repus et replié dans un coin de la pièce, comme
si, recroquevillé les jambes et les bras cachés sous un dos
plantureux, on n'apercevait malgré tout que le tronc roulé en boule
et rétif. Ravagé le visage aux traits tirés se redresse et prend
toute la place dans la pièce ; on entrerait incidemment dans la
chambre, alors, ne verrait-on pas, et avec quel effroi,
l'extravagante image de la folie... Le médecin de garde s'approche
du patient, tente de rassurer, par quelques mots choisis et puis rien
n'y fait, le sujet semble pris de tremblements, et on entend sa voix
qui se risque à dérayer... Comme si ces sons aigus sortis du fond
des âges pouvaient ralentir la vie ici, dans ce lieu austère de la
psychiatrie... Le sol est carrelé de faïence blanche, et les murs
peints en bleu gris. On entend dans le grand couloir un appel au
loin, une lumière rouge clignote au-dessus d'une porte entre
ouverte. On voit deux blouses blanches s'affairer à toutes jambes
avec un chariot qui grince avec la vitesse. Un cri violent traverse
la cour, peut-être que d'autres patients ont entendu ces
vociférations d'un mal-être... Puis plus rien. Un peu après, d'une
autre chambre un cri qui rappelle celui précédent, comme la
répétition d'une œuvre musicale entrain de s'écrire... Voilà un
médecin interne qui passe à son tour accompagné de ses deux
étudiantes aux bras serrés contre leur blouse dévergondée et
possédée par l'air ambiant ; certainement pour ne pas perdre
des dossiers aux couleurs très vives, et qui déteignent, et qui
dévisagent dans l'ambiance terne des lieux...
Double
séquence dans les plis de la visitation
...Quelques
patients donnent l'impression d'être anonymes, comme dépossédés
de cette mémoire ( qui pour être immédiate n'en est pas moins
improvisée), au passage des visiteurs depuis les couloirs menant aux
salles de repos, salle à manger, et à l'entrée principale de
l'établissement. Deux blouses blanches s'entretiennent discrètement
avec un petit groupe de personnes dont la souffrance intérieure n'a
pas l'apparence, au-dehors, d'une perturbation, ni du regard, ni du
mouvement des corps. Les portes des chambres du rez -de-chaussée
sont ouvertes en grand, comme si ces lieux garantissaient aux
résidents la même bonhomie qu'un établissement de repos. Pourtant
à y regarder de plus près, tout semble bien différent. Quand on a
accès au personnel soignant, il vous explique que les patients ont
des soins très rigoureux ici, c'est un centre psychiatrique où les
malades sont traités avec des psychotropes (neuroleptiques,
antidépresseurs, thymorégulateurs, anxiolytiques), et parfois si
nécessaire des traitements biologiques (électro-convulsio thérapie,
stimulation magnétique transcrânienne répétée). La peur vient
inonder tout mon être, comment soigner alors, si les limites de
chacun commencent où le commun se sépare de cette représentation
(existentielle), dans une mémoire dont on sait qu'elle n'a pas de
sens sans une mise en question de sa dépendance au temps, pour
inquiéter l'espace (l'esprit futur), le « raccourcir »
pour ne pas tomber dans les griffes du fou (l'usurpateur)...
Thierry
Texedre, le 24 juillet 2014.
lundi 7 juillet 2014
Un temps ressuscité
... Insidieuse fin du désir atomisé et déchiré dans un jaillissement d'une pluie de sang sourdement écartelé, tel une flaque perlée de grains brillants, d'un bitume réparé... À plat, le corps plus loin, se contorsionne encore, comme pour s'évader du sol moins crevé que lui... Une voix s'élève, en cris qui saturent l'air encore chaud d'un soir humide et orageux... Ondulation dans l'espace ouvert de la libre interprétation des sons, lancés à tire d'ailes, dont rien d'étrange n'excède les bruits des véhicules sur le périphérique tout près... D'un balcon, à quelques mètres, s'exhibe une ombre à peine masquée par une haie taillée, sur un air manouche qui s'élève jusqu'aux étages supérieurs... Le corps serait-il tombé d'un balcon, plié par un trop vif désir de vivre intensément, d'une jouissance insoutenable, jusqu'à la souffrance suprême de sauter par-dessus la rambarde ? Douleur de vivre un état de désespérance telle, qu'aucune personne, à un moment de dépassement de la douleur, ne puisse alors retenir tout son être vitrifié, déchiré et désenchanté... Le temps sort de ce corps comme si tout, autour, dansait une farandole, et tourbillonnait jusqu'au milieu insoupçonné, là où l'âme s'évanouit en songes éparpillés, dans un rayonnement d'étoiles qui filent à tout va pour rattraper le temps, pour ne plus faire qu'un avec lui...
Thierry Texedre, le 7 juillet 2014.
dimanche 6 juillet 2014
Visitation
Quelle
rivière qui serait
asséchée
pour la raison
première
depuis les fils
du
temps au milieu des
dépossessions
du vent
ravageur
quelle litanie
issue
du corps malotru
visite
la femme d'un nu
nimbé
de ces délicieux
seins
avantageux ravie
de
se faire voir touchée
aussi
aussitôt saisie par
l'avancement
des mains
dans
des plis chaleureux
jouissance
tournant juste
où
l'affaire sort le corsage
dégrafé
et la culotte ôtée
dans
une telle ivresse luit
le
visage que l'homme suit
honorable
avant la visite
soit
transporté où l'esprit
se
mire au sommet d'un
doux
regard obtus après
quelques
fadaises et force
le
temps de l'envie lovée
dramatique
quand tout
s'arrête
foutaise avant ça
assermenté
d'un sourire
crépusculaire
il voue à la
certitude
tout ce qui part
depuis
l'heureux tumulte
qui
gronde dans des corps
couchés
où passent les sens
et
saute la musique martyre
la
dame ricanant au sommet
douloureux
c'est la chair en
l'air
envoyée dans les cieux.
Thierry
Texedre, le 5 juillet 2014.
jeudi 3 juillet 2014
Rivages
Thierry Texedre, le 3
juillet 2014.
dimanche 15 juin 2014
vendredi 13 juin 2014
Des corps traversés
Glacé le schisme
oculaire résorbé
du tronc cadavérique
qui court partout où
l'occlusion sous les
yeux vous couvre
les paupières suintent
oh que le bel ouvrage
se draine en un blanc
héritage lueur de la
société qui classe
et se tait devant la
finesse de la mort
monstrueuse tirée
à quatre épingles
la vrille du cloaque
incessant qui vous
contraint doit pousser
sur le train arrière
pour qu'on ressorte
ces maudits mots
assoiffés de ces
délicieux délires
battus en brèche
par la musique de
dehors celle fausse
celle du dedans est
pliée et dépliée depuis
pliée et dépliée depuis
l'origine qui barbote
en s'esclaffant d'une
soudaine apparition
reliquaire puissant
de la parole inventée
de la déflagration
des corps traversés
grimaces de ces mots
masques insidieux
pour alerter l'art
drogue intestine
du front ouvert par
trop d'extraction
d'insipides couleurs
rouage de l'infini
qui commence
seulement à nous
emporter dans la
caverne du saut
ultime du saut noir
ouvert à la mémoire
hystérique du vrai
démembrement
pendu au pilori
de la conscience
entrain de gindre
entrain de rêver
à une possible
circulation des corps
en même temps et
de faire croire par
là que la parole
est ce qui vous donne
à voir ce divin lieu
de la réalité vrai
réel à trop s'en
emparer et porter
le corps dans les
eaux de l'irrespirable
et incessante vie
déposée en peinture
découpée collée
retournée du devant
dressé à-même la
suspension suspectée
par le peintre qui
en ressort au milieu
pour vous dire en
peinture ce que vous
vivez en fracturant
l'astre qui meurt
tête baissée et bien
vous revoilà au
commencement
qui s'ouvre à ces
organes étalés et
étiolés en étoiles
au firmament du
coup bienheureux.
Thierry Texedre, le 13
juin 2014.
lundi 9 juin 2014
Glissement courtois
Courtisé
le suaire pendant le long de ces jambes écarlates saisit par des
prières indignes le redressement dispendieux de ce sacré sexe pieux
de bois sec et gonflé par l'enfer du détournement d'un cerveau
craché depuis ces tombes à-venir danse de cette crémation du corps
pointé et couché humide depuis l'origine du monde montré au
regard qui gonfle par quel fléau au tour jamais invité du spectacle
devant ce dieu dédié par les ombres cernées du corps attouché
partout où le lieu délicat de la peau s'éveille à la chair
damnée du cuisant vice qui sort de partout par-delà les chastes
paroles insupportées et nues depuis un tel opéra irremplaçable
choc ancestral qui opère comme un retour sur les ondulations
rupestres du plaisir rampant dans la chair jusqu'au bloc la tête en
vrac voilà la libre litanie livrant les limbes lumineux lentement
sur la peau glacée brillante et ivre depuis les jeux de la
jouissance juste jubilation jetée en pâture au corps exhumé des
mortes livraisons de la pensée le corps en acte depuis
l'insoutenable dérision du col démembré et chaud s'éventre et
s'ouvre se couche et se resserre s'étend jusqu'au fond déflagration
du col saint et utérin sous quel ressort le gonflement du sexe
tient l'éternité entre ses mains entrant et sortant par un malin
plaisir d'exciser le désir ersatz de ce corps invité par une
troublante communion à boire le suc pernicieux du temps télescopé
ignominie que ces corps vêtus de lumière et déformés par l'onde
choquante du cuisant fracas des os par l'ostentation insupportée des
corps grimaçants.
Thierry
Texedre, le 9 juillet 2014.
dimanche 8 juin 2014
Corps en coupe d'écriture en bloc
Corps en coupe d'écriture
en bloc
Corps d'écriture outremer
encre mercantile saut dans l'indifférence du sens pourvu de
centaines de hiatus raisonnement inquiet vers sa fin vers sa
rencontre avec la chair pour rien pour en rire du sens sans servitude
qui glisse lentement sur la peau infinie de celle qu'on attrape
résolument en se risquant à l'ouvrir à l'inciser à l'exciser à
l'exclure de la chair pour en voir la grande jouissance se manifester
lugubre et noire par quel juste retour du bleu d'être né pour voir
mais noire pour laisser la lumière mieux nous pénétrer faire
sortir cette vilenie du fond trop rouge pour y voir l'os apparaître
oser cette coupe de la chair oser sortir du sang oser mettre à nu
l'os indifférent à la caresse du temps sur la peau qui ergote avec
l'érotique puissant de puiser dans l'exaltant désir du corps poussé
sur un autre pour l'enfoncer le traverser et ressortir couvert de sa
peau pour rencontrer la mémoire et la fixer contre la peur contre la
cavité profonde de l'exclusion et de la mort lutte qu'un chant
réverbère jusqu'à l'écho et la répétition musique en transe du
corps absent du corps qui rit d'un ricanement indice signe occlusif
d'une divinité qui vient d'apparaître pour ne plus oublier le corps
recouvert de peau habit qui commence la cohabitation en groupe mis en
coupe par la masse et l'inconscient quelques siècles après.
Thierry Texedre, le 8 juin
2014.
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