Un effondrement du temps
L'effondrement du temps n'est pas la disparition du temps. Il est l'effondrement de la continuité du
sujet qui croyait pouvoir l'habiter. Dès lors, la peinture ne représente plus des instants successifs ; elle recueille les fragments d'une subjectivité dont les temporalités cessent de coïncider. Chez Aimée Joaristi, le temps devient disparate parce que le sujet lui-même ne peut plus garantir son unité. L'écriture ne vient pas expliquer la peinture ; elle prolonge son effondrement. Les poèmes de Joaristi ne traduisent pas les tableaux : ils continuent d'en disperser le temps.
« Aimée Joaristi, peins, ainsi tu ne parles pas »
Aimée Joaristi (née à La Havane en 1957) est une artiste pluridisciplinaire d'origine cubaine, ayant vécu en Espagne puis au Costa Rica. Formée à l'architecture d'intérieur et au design, elle s'est progressivement consacrée à une pratique artistique où la peinture demeure le médium principal, tout en recourant également à la photographie, à la vidéo, à la performance et à l'installation.
Ce qui retient d'abord l'attention dans sa peinture est une gestualité expressionniste très affirmée. Les surfaces sont construites par superpositions, coulures, griffures (grattage), pulvérisations et interventions rapides qui donnent à la toile une tension permanente entre spontanéité et maîtrise. Le geste n'est jamais pure improvisation : il est repris, corrigé, densifié jusqu'à faire émerger une image souvent proche d'une apparition.
Poète maudit
Toiles — avides de rire, hautaines, maudites —
détournez vos yeux de moi ;
la tâche m'appartient seule, et je ne vous maîtrise pas.
Des averses cinglantes comme des coups de machette tambourinent aux portes de l'atelier,
fouettant le toit de tôle grise —
une tempête de souvenirs importuns,
d'oublis impénétrables.
Il pleut, il pleut sans cesse... Un refuge pour fuir et se cacher.
Peins ! me dis-je ; ainsi, tu ne parles pas,
tu ne t'attardes ni sur les mensonges ni sur les commérages mal racontés.
Celui qui écoute ment aussi, pourtant il ne peint pas.
Je serais un poète maudit, si je ne pouvais peindre.
Des éclaboussures semblables à des feuilles de vigne séchées — mauves et pourpres —
ponctuent le mur et le sol,
au milieu de mes allées et venues frénétiques
pour badigeonner le ciel inaccessible de la toile,
vaste comme un monde mélancolique.
Le bleu et le rose donnent du pourpre, je crois.
Je serais un poète maudit, si je ne pouvais peindre.
J'éteins la lumière artificielle des LED et j'emprunte le sentier
de pierres volcaniques menant au seuil de la maison noire.
Je jette un coup d'œil vers la vallée encaissée
et distingue la silhouette des « Trois Maries »,
au milieu du craquement incessant de mes bottes.
Je serais un poète maudit, si je ne pouvais peindre.
Aimée Joaristi
L'effondrement n'est pas une catastrophe ; il est la condition d'un autre régime du temps.
Là où le Rien demeure encore le Vide, un événement cherche moins à apparaître qu'à advenir. C'est dans l'effondrement du temps que surgit la mémoire d'un temps désormais disparate.
I. L'intemporel déchiré
Le temps cesse d'être un horizon continu. La peinture ouvre une déchirure où plusieurs temporalités deviennent simultanément perceptibles. L’artiste prend dans la peinture un sujet qui sera « dévisagé », décrédibilisé, prêt à enfermer la peinture dans un tourbillon sans fin avalant tout sur son passage, jusqu’à démontrer que peindre offre un accès illimité à une figure qui déforme toujours sa consistance, son réel. L'artiste ne cherche pas à donner une forme au temps ; elle expose ce qui, dans le sujet, ne peut plus maintenir le temps sous la forme d'une continuité. La déchirure ne traverse pas seulement le temps ; elle traverse d'abord le sujet. C'est parce que le sujet ne demeure plus identique à lui-même que la peinture fait apparaître des figures instables, des mémoires qui se chevauchent, des formes qui adviennent sans jamais s'achever.
II. Le risque du temps
Le tableau prend le risque de ne plus raconter. Il expose un temps sans garantie, toujours menacé de disparition, où la mémoire vacille avant de se constituer. Le peintre opère un retournement quand il peint. L’esprit se risque à démontrer que le temps seul peut opérer un bouleversant raté, l’artiste Aimée Joaristi traverse le temps jusqu’à rentrer en dépossession de l’image prise dans les errances d’un présent illusoire ou impossible à montrer.
III. Le temps reconsidéré
Le temps n'est plus une succession chronologique mais une matière picturale. Chaque couche de peinture redistribue le passé au lieu de le conserver. la peinture n'est plus pensée comme une fenêtre sur le monde mais comme un espace d'apparition du psychique lui-même. Si l’artiste peintre prend la peinture comme un objet abstrait c’est pour retrouver une figuration perdue, et s’il prend la peinture comme un objet figuratif, c’est pour engager le psychisme dans une quête, une liberté où une infinité peinte serait une impossible lecture figurative. Ces deux états seraient soumis à une reconsidération temporelle.
IV. Le temps disparate
Ce n'est plus le temps fragmenté, mais un temps qui refuse toute synthèse. Les souvenirs, les figures, les couleurs coexistent sans chercher à recomposer une unité perdue. C'est peut-être là que Joaristi est la plus contemporaine.
Je me permets une intuition.
Le terme « disparate » me rappelle la pensée de Georges Didi-Huberman lorsqu'il parle des survivances et des anachronismes : les images ne viennent jamais d'un seul temps, elles sont faites de temps hétérogènes qui persistent les uns dans les autres. Mais chez vous, le disparate ne relève pas seulement de l'histoire des images ; il devient une propriété de la peinture elle-même.
La peinture d'Aimée Joaristi ne représente pas le temps. Elle peint l'effondrement de son unité. Ce qui apparaît sur la toile n'est ni le passé ni le présent, mais leur coexistence impossible. La mémoire n'y conserve rien : elle disperse les temporalités jusqu'à faire de la peinture le lieu où le temps perd définitivement son ordre.
V. Le temps poétique
Aimée Joaristi « fend » la peinture quand elle écrit, elle donne à l’écriture poétique ce que la peinture cherche. L'écriture ne vient pas expliquer la peinture ; elle prolonge son effondrement. Les poèmes de Joaristi ne traduisent pas les tableaux : ils continuent d'en disperser le temps. Quelque chose qui n’a de sens qu’à montrer la peinture comme si l’écriture dévisageait le réel en lui opposant une reconnaissance verbale proche d’une peinture qui disperse le temps. La peinture de Aimée Joaristi peint la disparate forclusion du temps qui se disperse.
Si le sujet ne peut plus maintenir son unité, alors le temps lui-même cesse d'être linéaire. Ce n'est plus un passé qui conduit au présent puis à l'avenir ; ce sont des temporalités qui surgissent selon les intensités de la mémoire, de la peinture et du geste.
Aimée Joaristi ne produit pas seulement une peinture sur de grands formats érigés tels des monts irréels et qui nous semblent imprenables, mais il ne tient qu’à nous de les gravir, de les apprivoiser, de les rencontrer dans leur profondeur et leur profusion pour en ressortir toujours marqués, par le très énigmatique temps poétique qui nous lie, d’une parole à une lecture infinie.
Peindre n'est plus produire des images ; c'est suspendre le langage. Que devient la peinture lorsqu'elle fait apparaître une forme qui n'est jamais complètement née ?
Thierry Texedre, le 23 juillet 2026.


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