mardi 28 juillet 2026

La parabole orpheline chez Ding Shilun

 






























La parabole orpheline chez Ding Shilun


Ding Shilun (né en 1998 à Guangzhou) est, à mon sens, l'un des peintres les plus prometteurs de la nouvelle génération chinoise. Il appartient à cette vague d'artistes qui réinventent la figuration en la nourrissant d'une culture mondialisée, tout en conservant un ancrage profond dans les traditions narratives chinoises. Il vit et travaille entre Guangzhou et Londres. 



Une peinture de la fable



Ding Shilun ne raconte jamais une histoire unique. Il construit des mondes. Ce qui frappe d'abord est la densité de ses compositions. Ses toiles sont peuplées de personnages, d'animaux, de créatures hybrides, d'architectures improbables et d'objets du quotidien. Elles semblent fonctionner comme des théâtres où plusieurs récits se déroulent simultanément. 


La véritable modernité de Ding Shilun ne réside pas dans l'invention de nouvelles figures mais dans l'effondrement des verrous temporels qui régissaient encore notre lecture de la peinture. Y a-t-il une comparaison à rencontrer dans l’histoire de la peinture ou des lieux sociétaux préexistants sinon à tenter une lecture qui ouvre à un autre réel innommable. Une lecture dont aucun rapprochement avec ce qui existe avalise une reconnaissance, sinon à renverser le sens majeur de la disparition. Ding Shilun n'est pas important parce qu'il invente de nouvelles images ; il est important parce qu'il invente une nouvelle structure de l'image. Autrement dit, le sujet du tableau n'est jamais une figure.

Le sujet est le système des relations qui unit toutes les figures. La peinture de Ding Shilun marque peut-être le passage d'une narration linéaire à une narration rhizomatique. Le tableau ne raconte plus ; il génère continuellement des possibilités narratives orphelines. L’artiste génère sa peinture en accumulation, circulation, mémoire infinie, absence de hiérarchie, coexistence de toutes les temporalités. Sa peinture adopte une logique réticulaire. La Renaissance avait construit un regard unique. La modernité l'a fragmenté. Chez Ding Shilun, il n'y a plus véritablement de centre perceptif. Le regard circule sans jamais parvenir à stabiliser le sens. C’est un effondrement du point de vue. L’Histoire est orpheline de l’unique, alors l’Un rend possible une multitudes de points de vues. Le tableau est un écho système narratif, il n'est plus la représentation d'un événement mais un organisme vivant. Chaque figure influence les autres. Une fable naît comme d’une impossibilité pour le réel de se trouver, de se reconnaître. Chaque détail est susceptible d'engendrer un récit autonome. Ding Shilun ne raconte jamais une histoire unique. Il construit des mondes où se rencontrent : les légendes chinoises ; la mythologie occidentale ; les mangas japonais ; l'histoire de l'art européenne ; les réseaux sociaux et la culture populaire contemporaine. Sa peinture est extrêmement maîtrisée. On retrouve une précision proche de certaines traditions chinoises du gongbi ; des passages très lisses alternant avec des zones plus libres ; des couleurs saturées mais rarement criardes ; une lumière diffuse qui donne aux scènes une dimension presque hallucinatoire.


L'absurde comme expérience du réel 


L'aspect le plus intéressant est sans doute sa manière d'utiliser l'absurde. Les personnages accomplissent souvent des gestes inexplicables. Ils semblent attendre quelque chose, jouer un rôle ou participer à une cérémonie dont ils ignorent eux-mêmes le sens. Cette étrangeté rappelle parfois Bosch, Bruegel, James Ensor, mais aussi certains univers contemporains comme ceux de Kai Althoff ; ou une relecture de la littérature chinoise écrite entre le IV ème et le VI ème siècle de notre ère. Il faut chercher ce qui change dans la conception même du tableau. La peinture figurative du vingt-et-unième siècle tente une relecture de l’histoire et de nos liens sociaux « dispendieuse ». Sergio Padovani, figure majeure de la peinture italienne, ne réactualise pas simplement la peinture baroque ou symboliste ; il montre que la peinture peut encore porter une vision du monde, où l'histoire, la mémoire et le mythe se condensent dans une seule image. Chez Ding Shilun, il y a une ambition comparable, mais par un autre chemin. On passerait alors d'une peinture de la représentation à une peinture de la relation. Un être sans état, une réalité en surcis, un vertige de la forme qui n’en finit pas de se désagréger, comme si de l’absurde naissait une réalité intangible et dysharmonique.


Une nouvelle cosmologie picturale 


Je pense que Ding Shilun ne peint pas des personnages. Il peint un monde. Autrement dit, le sujet du tableau n'est jamais une figure. Le sujet est le système des relations qui unit toutes les figures. On passerait alors d'une peinture de la représentation à une peinture de la relation. Ce va-et-vient rhizomatique transfigure l’art de peindre comme représentation, en insistant sur l’apologie et la linéarité du vivant, l’invitant ainsi à une césure, la coupure d’un monde clos, pour ouvrir à un dialogue entre lecture post-scripturale et ordinateur. Un monde qui nous fait alors entrer en nous   quand on dépasse les préceptes de jouissance, de plaisir et de toucher. Ding Shilun invente alors cette peinture dont on esquisse à peine les tremblements qu’elle opère dans un monde éclairant la place de l’humain en pleine transformation. L’œil devient blême et trouble devant la peinture, il recherche quelque chose qui a à voir avec la lisibilité, loin de l’opalescence. C’est un combat entre l’artiste et la vision orpheline. 

Thierry Texedre, le 28 juillet 2026.









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