samedi 30 mai 2026

Peindre le désir de face chez Simone Haack








































Peindre le désir de face chez Simone Haack


Simone Haack née en 1972, est une artiste peintre qui vit et travaille à Berlin, en Allemagne.

Son travail est fréquemment associé à ce que certains critiques appellent un « nouveau réalisme magique » : une peinture techniquement réaliste qui ne cherche pourtant pas à décrire le réel mais à rendre visibles des états intérieurs, des zones de rêve, d'inquiétude ou de métamorphose.

Du réalisme magique à l'étrangeté intérieure

Les textes de galeristes et commissaires reviennent souvent sur ce paradoxe : Haack utilise les moyens du réalisme sans produire une image réaliste. Ses figures, souvent féminines, semblent surgir d'un espace mental plus que d'un espace physique. La galerie Bastian parle d'un univers situé entre le familier et l'inquiétant, tandis que d'autres textes évoquent des « portraits fictionnels » où l'apparence extérieure devient le lieu de révélation d'une vie intérieure. Ce n'est pas un réalisme du visible ; c'est un réalisme de l'inconscient. À cet égard, son rattachement récent aux célébrations du centenaire du surréalisme n'est pas anodin. L'exposition Helix of Realism associait ses peintures à ses carnets de rêves, soulignant la continuité entre activité onirique et activité picturale.

Les paysages capillaires : une invention remarquable

Les œuvres récentes autour du cheveu me semblent constituer l'une des contributions les plus originales de son travail. Les commissaires parlent de « paysages capillaires » ou de « capillary landscapes ». Le cheveu y devient plusieurs choses simultanément : un élément anatomique ; un paysage naturel ; un réseau de racines ; une mémoire biologique ; et une cartographie mentale. À première vue, le spectateur identifie des mèches, des tresses, des entrelacs. Mais très vite l'échelle devient ambiguë : regarde-t-on une chevelure, une forêt, un système fluvial, une structure végétale ou une topographie ? Cette indécision est fondamentale. Le cheveu est probablement l'un des rares motifs figuratifs capables de basculer naturellement vers l'abstraction sans perdre complètement son origine.

Le désir comme moteur de la reconnaissance

Le passage du figuratif à l'abstrait ne se produit pas dans la toile mais dans le regard du spectateur. Tant que le désir de reconnaître subsiste, nous voyons des cheveux. À mesure que cette reconnaissance devient plus difficile, l'image glisse vers autre chose : rythme, matière, flux, vibration. Ce n'est donc pas nécessairement le peintre qui abandonne la figuration ; c'est le regardeur qui cesse d'identifier. Dans les paysages capillaires de Haack, le désir de reconnaissance est constamment frustré mais jamais totalement détruit. Le spectateur oscille entre : Je crois voir une chevelure. Non, c'est un paysage. Non, c'est une abstraction. Non, il reste quelque chose d'organique. Cette oscillation est l'œuvre elle-même.

Une abstraction involontaire ?

Je dirais même davantage : ce n'est pas une abstraction involontaire mais une abstraction émergente. L'abstraction classique du XXe siècle procède souvent par soustraction : on retire le sujet ; on retire la narration ; on retire la représentation. Chez Haack, le mouvement semble inverse. Elle part d'un excès de réel. Elle peint tellement la texture, la fibre, le détail, l'entrelacement, que le sujet finit par se dissoudre dans sa propre prolifération. Le motif devient son propre milieu. On pense parfois aux dernières fleurs de Monet : plus il regarde précisément le nymphéa, moins celui-ci demeure identifiable.

Le cheveu comme métaphore du seuil

Philosophiquement, le cheveu est un motif fascinant. Il appartient au corps tout en étant déjà presque extérieur au corps. Il est vivant et mort à la fois. Il pousse mais ne sent rien. Il est intime et pourtant visible par tous. Les paysages capillaires de Haack exploitent précisément cette ambiguïté ontologique. Le cheveu devient un seuil : entre soi et le monde ; entre nature et culture ; entre identité et dissolution ; entre figure et abstraction.



Thierry Texedre, le 30 mai 2026.


 




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