vendredi 27 février 2026

Du théâtre reconsidéré chez Qiu Xiaofei

























Du théâtre reconsidéré chez Qiu Xiaofei




Qiu Xiaofei est né en 1977 à Harbin, en Chine, vit et travaille à Pékin. Xiaofei travaille sa peinture sur de grands formats ; ses compositions posent le problème « du théâtre de la vie ».

Le « théâtre » chez Qiu Xiaofei : pas la scène, mais l’apparition

Ce qui est théâtral, ce n’est pas qu’il y ait des personnages, des drapés, des décors ou des postures. C’est que la toile semble toujours dire : « quelque chose est en train d’arriver ». Mais quoi ?Justement : on ne sait jamais complètement. C’est là que la théâtralité devient essentielle : elle ouvre un espace de présence en suspens, un entre-deux où les figures ne sont pas fixées dans une narration stable. Elles sont comme des acteurs sans texte, des corps avant ou après l’action et des visages pris dans un rôle qu’ils n’ont pas choisi. Donc la peinture devient une scène, mais une scène sans dramaturgie classique : un théâtre de l’inassignable.

Artaud : remettre le sujet au cœur, mais un sujet en procès

Si tu fais dialoguer Qiu Xiaofei avec Antonin Artaud, c’est très fécond, parce que chez Artaud le théâtre vise à détruire le théâtre représentatif, et à faire revenir quelque chose de plus violent : le sujet comme crise. Le « sujet en procès » chez Artaud, c’est celui qui n’est plus maître de lui-même, il est traversé, possédé ou déchiré par des forces antérieures au langage. Et c’est exactement ce que fait Xiaofei picturalement : il ne peint pas des sujets psychologiques, il peint des sujets comme hantise, comme matière instable, comme identité trouée. Ce n’est pas « un personnage » : c’est une présence qui lutte pour apparaître.

La théâtralité comme poésie : le poétique naît du désordre de surface

Chez Artaud, la poésie ne vient pas du beau texte mais du choc : le poème est une expérience. Chez Qiu Xiaofei, le poétique naît parce que la surface picturale n’est pas un lieu de représentation tranquille : c’est une surface agitée, presque contaminée, où les couches, les textures, les effacements produisent un langage non verbal. C’est une illusion poétique inventée et comme désordonnée en surface. Ce désordre n’est pas décoratif : c’est un équivalent pictural de la cruauté artaudienne, c’est une nécessité intérieure de faire parler ce qui ne sait pas parler. Donc la toile devient poème parce qu’elle produit une forme de syntaxe chaotique, comme si l’image était en train de se composer et de se décomposer simultanément.

Relancer une mémoire : mais une mémoire impersonnelle

Il y a dans les œuvres de Xiaofei une impression de déjà-vu, mais un déjà-vu impossible à dater. Ce n’est pas la mémoire autobiographique, c’est une mémoire collective, historique, onirique, cinématographique parfois, et surtout déjà altérée. C’est une mémoire qui revient comme reviennent les rêves : en fragments, en costumes, en gestes incomplets. Et cela rejoint Artaud, parce que chez Artaud aussi, ce qui remonte est une mémoire archaïque du corps, une mémoire qui précède la conscience.

« Un sujet déjà autre » : fusion avec l’illusion picturale

Chez Qiu Xiaofei, le sujet ne vient pas s’inscrire sur la toile comme identité, il vient s’y dissoudre.

Le personnage n’est pas un centre stable, il est pris dans la matière du tableau comme dans un brouillard. La peinture agit presque comme une force qui avale la figure. Le sujet est donc toujours double. Il est là (présence), mais il est déjà en train de disparaître (effacement). Ce qui fait que l’on n’est jamais devant une représentation, mais devant une métamorphose. Et c’est profondément théâtral au sens artaudien : le sujet est un masque, mais un masque en train de fondre, de « remémorer » l’espace. Xiaofei irait vers un théâtre pictural de la hantise Ce n’est pas le théâtre comme art du récit. C’est le théâtre comme lieu d’apparition, un rituel de présence, une convocation de spectres ou un choc entre figure et matière. Chez lui, la toile est une spatialité où le sujet n’est plus souverain, il est joué par des forces (mémoire, histoire, rêve, peinture elle-même).



la théâtralité remet le sujet au cœur de la poésie, mais pas comme sujet lyrique maître de sa voix. Elle le remet au centre comme Artaud . Il y va d’un sujet en crise, en procès, traversé, exposé. Et Xiaofei, par le travail de surface, par la désorganisation picturale, par la stratification des apparitions, fait revenir une mémoire qui n’appartient déjà plus à un « moi ». C’est une mémoire étrangère, qui vient habiter l’image et faire du tableau un espace de contamination poétique.



Thierry Texedre/IA, le 27 février 2026.


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